Chronique – La reconnaissance dans Naruto

« Un jour je deviendrai un Hokage moi aussi !
Même que je surpasserai tous ceux des générations
précédentes !!! Et puis comme ça, tout le village sera
bien obligé de reconnaître que c’est moi le plus fort ! »

Alors que la parution du manga Naruto approche de sa fin, il vaut la peine de se pencher sur une des thématiques centrales de ce manga : la reconnaissance et son envers, le mépris (voire le déni). Cette thématique a été relevée, par exemple par Gô Itô (voir son propos dans Naruto – les Liens. Le Rouleau du Ciel, p. 198-199) et si elle s’applique à nombre de personnages du manga, deux personnages apparaissent comme des figures emblématiques : Naruto et Sasuke, qui seront analysés successivement avant de conclure notre parcours dans un dernier temps.

1.    Naruto : du mépris à la reconnaissance

Dès le premier chapitre et son entretien avec Iruka, cité au début de cette chronique, Naruto affirme un de ses objectifs centraux : il énonce une demande de reconnaissance i.e. une attente de confirmation de capacités et de valeur par les autres villageois. Cette demande va faire l’objet de plusieurs reformulations. Si sa première déclaration comporte un aspect d’imposition pour autrui (« sera bien obligé de ») et se concentre uniquement sur son niveau (être reconnu comme « le plus fort »), une inflexion se fait dans les suivantes : l’aspect obligation demeure mais il ne s’agit pas tant de reconnaître sa force que sa propre existence (avec Kakashi) voire sa valeur (avec Tazuna). Sa quête acquiert un aspect « vital », sur lequel nous reviendrons en conclusion.

Par la suite, l’aspect imposition se trouve questionné. En réponse à Naruto qui lui annonçait qu’une fois devenu Hokage, il serait « bien obligé de reconnaître [sa] valeur », Tazuna déclare : « Tu rêves minus. Je ne reconnaîtrai rien du tout que tu deviennes Hokage ou pas. » Même si Tazuna révisera sa position par la suite (le nom de Naruto sera donné au pont), l’idée qu’un titre garantit la reconnaissance ne va pas de soi*. Cela explique peut-être que, face à Haku, Naruto fait disparaître l’aspect imposition : il veut devenir le plus grand ninja de son village « [p]our que tout le monde reconnaisse enfin [sa] valeur ! »

On voit ainsi une espèce de tâtonnements dans la recherche de la bonne formulation de sa demande, un apprentissage au fil des interactions. Pour quels résultats ?

Au départ, Naruto subit davantage des formes de reconnaissance négatives, débouchant sur des blessures morales. Il est ainsi traité de bon-à-rien, sale gosse, démon, raté, renard dégénéré, etc. Il souffre du mépris et de l’aversion des villageois (voire de ninjas) et de leur regard haineux. La trajectoire de Naruto peut alors se lire comme une lutte contre ces manifestations de reconnaissance dépréciative. A grands renforts de pitreries (au départ), d’entraînements et de missions, Naruto tente de rompre avec son isolement et, au-delà, d’être reconnu à la hauteur de ses attentes – nous laissons de côté la question de savoir si elles sont ou non fondées.

Les missions, rencontres et combats de notre héros sont autant de moments où la reconnaissance qu’il cherche peut – au moins en partie – se conquérir. On peut distinguer au moins trois grands types de situations :

    • Les échanges qui aident le héros à se remettre en question voire à s’affirmer : avec Tazuna, Iruka, Itachi…;
    • Des propos qui reconnaissent sa valeur : Tsunade qui reconnaît sa capacité à devenir Hokage ; Kakashi qui déclare que Naruto est le seul à pouvoir dépasser le 4ème ; Jiraya, Minato et Nagato qui placent leur confiance en Naruto… ;
    • Des gestes concrets : lorsqu’Iruka remet son bandeau à Naruto ; quand Tsunade baise le front de Naruto ; la poignée de main avec Gaara ; le fait qu’il soit porté en héros lorsqu’il revient au village après son combat contre Pain, etc.

Ces trois types peuvent se recouvrir et font que, petit à petit, Naruto finit par être reconnu, respecté et admiré par les villageois (cf. la demande d’autographe), comme le résume bien Ebisu dans le tome 46 (pp. 74-76). Ce résumé oublie toutefois certains faits tout aussi importants (e.g. ceux que nous avons pu mentionner plus haut) dans la quête de reconnaissance de Naruto. Ce qu’il recherche lui arrive au fur et à mesure de ce qu’il accomplit. Il est reconnu sans avoir besoin d’imposer cette reconnaissance par la force. Ses exploits (et ses échecs) concourent à en faire un ninja de grande renommée, connu par-delà le village même s’il n’est pas encore Hokage. Est-ce que Sasuke lui donnera aussi pour de bon le signe de reconnaissance que Naruto attend ? Il faudra attendre la fin du manga pour le savoir.

Néanmoins, si la trajectoire de Naruto peut laisser penser que la reconnaissance s’acquiert selon un processus cumulatif et linéaire, d’autres personnages suggèrent que la relation est plus complexe. La reconnaissance n’a rien d’irréversible : des retours en arrière sont possibles (cf. avec Sasuke : il reconnaît la valeur de son « ami » mais… pas totalement, cf. chap. 487) ; la reconnaissance acquise peut se perdre quand bien même des titres seraient là pour la garantir (cf. le cas de Danzô qui voulait profiter du sommet pour asseoir son autorité…) ; certains n’obtiennent jamais la reconnaissance qu’ils cherchent (Deidara et son art incompris) voire n’en sont pas satisfaits et en cherchent davantage (Madara et Orochimaru qui ne sont pas élus Hokage). Sasuke s’insère parfaitement dans ces questions-là.

Itachi_donnant_une_petite_tape_au_front_de_Sasuke

2.    Sasuke : peu m’importe votre reconnaissance ! J’ai mon frère…

Peut-être plus encore que Naruto, Sasuke incarne toutes les ambiguïtés des demandes de reconnaissance qui se déploient dans le manga. En dépit de son statut de « star » le frère d’Itachi « occupe une place diamétralement opposée à celle de Naruto. » (Gô Itô in Naruto – les Liens. Le Rouleau du Ciel, p. 203)

Au départ, Sasuke veut avant tout être reconnu par son frère (et son père). Revoyez les passages traitant de cette période : le jeune Sasuke est après son grand frère pour qu’il l’entraîne, etc. Il veut être comme lui, que son père le félicite… Une quête de reconnaissance normale, qui se déploie dans le cadre de la sphère familiale et qui finit par se cristalliser en un geste : la célèbre tape sur le front avec toutes ses interprétations possibles.

Par la suite, un virage est pris : Sasuke ne va plus se tourner vers une personne mais vers une entité collective (Konoha, les grandes nations) pour que soit reconnue les Uchiha et Itachi. Cette modification dans ses demandes illustre aussi un basculement chez Sasuke, du « bien » vers le « mal » ainsi qu’une séparation géographique (il n’est plus à Konoha). De seul survivant du massacre du clan Uchiha au départ, Sasuke devient alors un ninja déserteur, membre d’Akatsuki, tueur d’Itachi… puis il se pose en révolutionnaire souhaitant instaurer un nouveau système qui évacuerait le passé représenté par les Bijûs et les Kages.

Des éléments qui montrent qu’une fois reconnu par son frère (voir leurs échanges lorsque Itachi est revenu via l’Edo Tensei) Sasuke cherche, chez les autres, l’envers de la reconnaissance :

  • Trancher tous les liens qui le lient aux autres (une vieille histoire…) ;
  • Refuser l’amour de Sakura (un des domaines-clés où opère la reconnaissance, tout comme l’amitié) même s’il la plongera dans un genjutsu et ne confiera sa position qu’à Naruto et Kakashi ;
  • Enfin, inspirer la haine, la colère, se charger de tout le « sale boulot » pour concentrer les sentiments négatifs et ainsi unifier les villages, etc.

Sa révolution prend le contre-pied exact de ce que souhaitait Hashirama pour Madara : Hashirama souhaitait que le frère de Izuna soit Hokage car il était seul : en étant Hokage il considérerait chaque villageois comme son frère et serait ainsi pleinement intégré. Au contraire Sasuke voit la solitude comme une condition nécessaire parce qu’ainsi il pourra supporter toute la haine du monde et concourir ainsi à son unification et à la paix.

De plus, sa définition du Hokage pourrait apparaître comme l’inverse de la vision de Naruto et d’Itachi. Si on pourrait voir dans Sasuke celui qu’était Naruto avant de se voir ouvrir les yeux par Itachi (chapitre 552) cette divergence appuie sur la thématique de la reconnaissance (le Hokage n’est pas celui qui est reconnu par tous pour Sasuke mais celui qui prend en charge toute la haine sans se plaindre).

On a ainsi un processus d’inversion, où tous les éléments rivaux (représentés par Naruto) sont retournés : reconnaissance/haine ; liens/solitude ; amitié/mort ; coopération/force…

L’alternative offerte par Sasuke marque clairement sa différence par rapport à celle, moins précise, de Naruto. Aurait-il compris que la reconnaissance peut poser problème, qu’elle est à la source de conflits donc il n’en veut pas et opte pour son négatif ? Cela ne semble pas être le cas et la fin du manga suggère que Sasuke a été « contaminé » par Naruto, finit par vouloir être son égal, être reconnu par son ami, celui avec qui il avait créé un lien.

Pour expliquer la survie de Naruto lors de leur premier combat Sasuke avait parlé d’un caprice : il ne voulait pas avoir le MS en tuant Naruto. Cette explication n’était pas très convaincante. Gô Itô parle à ce sujet d’une « psychologie du déni » : en refusant de tuer Naruto, Sasuke a refusé de trancher net le lien qui l’unissait à lui. Il n’a pas pu se résoudre à nier l’amitié et l’affection qu’il éprouvait pour Naruto. Intérieurement comme extérieurement finalement, Sasuke ne peut s’extraire de ce qui le lie à son ami.

3.    Remarques conclusives

Si Naruto est un manga étiqueté « shônen », cela n’empêche nullement d’y trouver nombre d’éléments pouvant nourrir une réflexion.

Ainsi, en plus d’un intérêt pour la dynamique des interactions entre les individus, sur la confiance, l’estime et le respect de soi, la reconnaissance agit également sur la capacité d’action. Ici vient en tête l’exemple d’Hinata. Reconnue par Naruto, elle fait montre de courage, persévère contre Neji et déclare même à Naruto qu’elle commence à s’aimer un peu. Elle s’entraîne, intervient contre Pain et se dit, plus tard, qu’elle ne veut plus être dans l’ombre (chapitre 573).

Soulignons aussi les limites. Non seulement la reconnaissance n’a rien d’automatique mais elle ne satisfait pas forcément les demandes exprimées. Reconnaître n’est pas toujours suffisant : c’est ainsi que Tsunade admet les erreurs commises par Konoha, sans que cela n’arrête Pain et que Sasuke exige qu’on lui rende son clan pour qu’il arrête. De plus la question de qui reconnaît quoi s’avère tout aussi central.

Enfin, s’intéresser à la reconnaissance permet de mettre au jour des formes d’injustice qui ne sont pas toujours d’ordre matériel. Si la reconnaissance exprimée par plusieurs personnages apparaît nécessaire, « vitale » c’est parce qu’elle est au fondement de la construction identitaire des individus ; elle constitue l’individu dans son rapport à lui-même et aux autres et agit sur sa capacité d’action. Le propos de Sarutobi, concernant Naruto, illustre alors plutôt bien nos développements :

« Le seul moyen qu’il a pour attirer l’attention sur lui c’est de faire des bêtises sans arrêt. Il a besoin de montrer aux autres qu’il existe, il a besoin de leur reconnaissance, peu importe la manière dont il l’obtient. Il n’en laisse rien paraître… mais au fond de lui il souffre énormément. »

 

Notes :

* Ce problème trouvera une solution explicite dans le chapitre 552 lors d’un échange entre Itachi et Naruto : le premier déclare au second que ce n’est pas la relation Hokage => reconnaissance qui prévaut mais bien plutôt l’inverse.

Cette chronique adapte des réflexions que j’ai publiées en octobre 2012 et novembre 2014 sur le site Captainaruto. Merci aux  lecteurs d’alors, notamment Le Vieux pour ses remarques éclairantes.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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