Bradherley no Basha – Oliver Twist version Samura

Bradherley no Basha (Bradherley’s Coach) est un one-shot de Hiroaki Samura, datant d’une petite dizaine d’années (parution du tome relié en 2007 au Japon). Composé de huit chapitres, l’histoire se déroule au début du XXème siècle, pas forcément en Angleterre mais dans « un pays d’Europe de l’Ouest avec un schéma parlementaire calqué sur le modèle britannique ». Le manga nous propose un voyage court mais (très) intense dans le monde de l’orphelinat, plus précisément ce qui attend les orphelines quand elles sont adoptées.

Il s’agit d’une œuvre réservée à un public averti. Je ne suis pas sûr qu’elle sorte un jour en France aussi je vais spoiler dans les grandes lignes. Qui sait, peut-être aurez-vous envie de tenter l’aventure… si ce n’est pas déjà fait.

Adoption, mode d’emploi

L’intrigue commence gentiment, doucement. Un orphelinat, des jeunes filles et des conditions à première vue bonnes. On est loin d’un taudis où s’empileraient des enfants surnuméraires. Pour ces filles, un espoir existe. Il est symbolisé par un nom (Bradherley – une des familles les plus riches du pays dont la tête de famille, Nicola A. Bradherley, est élu à la Chambre des Lords) et par un objet (la voiture/carrosse –  coach). Le nom renvoie à une famille noble qui écume des orphelinats afin d’adopter des jeunes filles qu’ils viennent chercher en voiture/carrosse.

Elles ont des étoiles dans les yeux, la tête pleine d’espoirs : rejoindre cette famille est la promesse d’une vie nouvelle, meilleure que l’ancienne. Parce qu’elles ont assisté à une représentation de la troupe d’opéra épiscopale Bradherley où, chaque année, 3 à 4 nouvelles filles – adoptées par les Bradherley – font leurs débuts. Être adoptée par cette famille est donc un premier pas, fondamental, pour intégrer la troupe et monter sur les planches.

Le problème, c’est que le carrosse peut devenir citrouille, même avant minuit. Toutes les jeunes filles adoptées ne sont pas destinées à venir garnir les rangs de la troupe. Le turnover n’est pas assez élevé et la troupe pas assez nombreuse pour cela. Que deviennent-elles alors ?

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Le silence des agneaux

Si vous avez déjà lu des œuvres de Samura, si vous connaissez un peu cet auteur, vous devez vous douter que la réponse n’est pas toute rose. Les filles qui ne sont pas retenues ne passent pas leurs journées tranquilles au château des Bradherley. Non, la réalité qui les attend est toute autre : elles deviennent des « agneaux pascal ».

Expliquons le pourquoi du comment : le « Projet 1-14 ». Pour éviter les tentatives d’évasion, révoltes dans les prisons (coûteuses en vies humaines), une idée se fait jour, défendue par Nicola A. Bradherley : purger les prisonniers condamnés à perpétuité de leurs pulsions (sexuelles…). Pour cela, outre le sport et autres activités traditionnelles, le projet prévoit de livrer aux prisonniers des orphelines d’au moins 13 ans, via des contrats passés avec des orphelinats privés dans le besoin (financier). La « récolte » a lieu une fois par an et les jeunes filles, ignorantes, sont acheminées vers les pénitenciers qui ont adopté le projet. La fête dans la prison peut commencer. Où quand Samura invente le plan à 69… J’ajoute que les prisonniers sont libres de faire ce qu’ils veulent à la fille tant qu’ils ne la tuent pas.

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Je vous laisse imaginer ce que des hommes enfermés et « en manque » peuvent faire (coucou Stella)… Les filles ne durent pas longtemps : quelques jours, même pas une semaine (sauf situation « exceptionnelle »).

L’utilitarisme en action

Un tel projet et son application soulèvent plusieurs questions. Ce n’est pas ce qui m’intéresse ici – et je vous laisse vous faire votre propre avis.

Ce qui m’intéresse, c’est qu’à travers ce projet, se trouve mis en lumière un thème qui traverse bon nombre de séries de Hiroaki Samura (pour ne prendre qu’un exemple : l’Habitant de l’Infini et les petites expériences sur Manji) : sacrifier des individus pour le bien commun. Il faut souffrir – et mourir – pour un bonheur total plus grand. Pour une bonne omelette, il faut casser des œufs (pas vrai Tony Stark ?). Un pur raisonnement utilitariste en somme.

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Ironiquement c’est l’arrivée de la Première Guerre mondiale puis de la Seconde Guerre mondiale qui viendront chambouler un peu tout ceci.

Derrière les murs

Les huit chapitres sont relativement autonomes les uns par rapport aux autres, même si une continuité existe, particulièrement entre le premier et le dernier (jeu de mots sur le titre repéré !). Chaque chapitre développe une histoire (présenter le topo ; montrer la dégradation physique…) avec un point de vue spécifique (les victimes, un prisonnier, un gardien, une fille qui est du bon côté, un garçon qui a connu une fille adoptée par les Bradherley…) à chaque fois. Ce croisement permet de développer l’intrigue, de ne pas toujours être dans la pièce avec les prisonniers et la chair fraîche dont ils se repaissent.

C’est alors l’occasion i) d’apporter un peu de lumière dans ces ténèbres et ii) d’approfondir le fond de l’histoire. Certes cela est très rapidement évoqué, peut-être trop au goût de certains mais il y a quand même un effort de fait pour tenter d’expliquer comment un tel système peut tenir. Et puis il y a aussi quelques moments d’ironie cruelle, dont Samura a le secret. A cet égard, la fin de chaque chapitre est dans la suggestion, nous laissant le (dé)plaisir d’imaginer ce qui va suivre, ce qui attend tel ou tel personnage.

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On retrouve aussi un autre point propre à Samura : la violence dont il nous parle passe, pour partie, par la suggestion. Le travail d’imagination du lecteur est sollicité pour compléter ce que le dessin suggère. Surtout qu’une limite existe dans ce que l’auteur montre. Il y a une ligne qu’il ne franchit pas.

Digression finale

Comme souvent avec Hiroaki Samura, l’idée de départ n’a pas grand-chose à voir avec le rendu final. Autre signe que l’on est en terrain connu : sa patte graphique est toujours là (même s’il déclare n’avoir aucun talent pour dessiner les robes) et certains visages sont familiers (on remarquera une constante : le moustachu est souvent un sale type !).

Si Bradherley no Basha peut sembler dérangeant par ce qu’il montre, le manga révèle aussi quelque chose : c’est peut-être quand il traite de tels thèmes, quand il y a de la violence, du sexe… que Samura est le meilleur, que son art s’exprime le mieux. J’aurai l’occasion de revenir sur ce point une prochaine fois.

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N.B. : les images présentes ici le sont à un titre purement illustratif et demeure la propriété de Hiroaki Samura et Ohta Shuppan.

 

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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