« Les gens que je pense être au sommet sont toutes des femmes » – un entretien avec Hiroaki Samura

L’entretien qui suit provient d’un numéro du magazine Manga Erotics F (aujourd’hui disparu), quelques mois après la fin de l’Habitant de l’Infini. Dans ce numéro, Hiroaki Samura débutait Snegurochka (paru chez Casterman en début d’année). L’entretien est assez long, aussi la lecture gagnerait peut-être à se faire en plusieurs fois. A vous d’en juger.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques remarques :

  • Je me suis pris au jeu de traduire cet entretien tant les propos de Hiroaki Samura résonnent avec certaines de mes impressions (auto-célébration, désolé) concernant ses mangas (au-delà de ceux qui sont évoqués) ou son artbook-qui-ne-paraîtra-jamais-en-France.
  • La traduction ne provient pas du japonais mais de la traduction anglaise de l’interview, proposée ici. Merci à Myu pour m’avoir fait connaître cet entretien ! Traduire ce qui a déjà été traduit n’est pas sans poser plusieurs problèmes surtout que je n’ai aucune compétence en la matière. Merci par avance pour votre indulgence.
  • Enfin, un très² grand merci à Erin’ qui a bien voulu prendre du temps pour lire ma production, suggérer plusieurs corrections qui se sont révélées éminemment précieuses pour améliorer, revoir certains passages, rendre la lecture plus agréable…

Ces considérations faites, je vous souhaite une bonne lecture (j’ai ajouté des images).

Question : Votre histoire en tant que mangaka a déjà été abordée ailleurs aussi, cette fois-ci, je voudrais m’attacher à un thème plus spécifique – le genre féminin. D’abord, parlons de la manière avec laquelle vous procédez avec les femmes dans vos mangas. Visuellement, à quoi faites-vous attention lorsque vous dessinez une femme ?

Samura : Hmm, eh bien … Quand je les dessine, assez naturellement elles ont tendance à avoir une expression malheureuse. Pour une raison qui m’échappe, je n’arrive pas à dessiner une fille heureuse (rires). Une autre chose à mentionner, c’est que je ne sais pas vraiment comment dessiner des femmes sensuelles aussi j’essaye toujours de les faire belles, parce que c’est tout ce que je sais faire. Quand je dessine leurs bras, leurs jambes ou n’importe quelle autre partie du corps, je ne cherche pas à les rendre sexy, mais les plus jolies possible.

Q : Vous privilégiez donc l’aspect esthétique.

Samura : C’est ça. Un de mes lecteurs m’a dit une fois qu’il pensait que l’artiste derrière mes mangas devait être une femme, parce que les hommes ont tendance à davantage dessiner leurs phantasmes dans leurs travaux quand ils représentent des femmes, en mettant l’accent sur certaines parties de leur corps, etc. Je ne voyais pas vraiment les choses ainsi. Je ne fétichise aucune partie du corps de cette manière – je pense toujours à l’équilibre du tout.

Les hommes vont regarder des pin-ups et dire si les jambes sont sexy ou non, mais je n’arrive pas vraiment à comprendre cela (rires). Je peux trouver une femme jolie, ou l’apprécier d’un point de vue esthétique, mais sans pour autant éprouver la moindre attirance sexuelle. C’est sans doute pour ça que mes lecteurs masculins peuvent avoir l’impression qu’il manque quelque chose aux femmes que je dessine. [NdT : ce qui n’est pas mon cas !]

Q : Donc vous ne regardez pas leur poitrine ou leurs fesses, mais le corps dans sa globalité ?

Samura : Je regarde l’ensemble du corps, mais j’apprécie tout particulièrement les parties du corps considérées généralement comme les moins érotiques : la nuque, la clavicule, la zone abdominale – des zones légèrement ombrées, qui sont magnifiques à mes yeux. Voir les seins d’une femme ou ses poils pubiens casse tout la magie pour moi (rires). Je ne veux pas voir ce genre de choses – ce  que j’apprécie tout particulièrement, c’est par exemple la forme des bras vue de dos, ou la forme des genoux. C’est ce qu’il me faut.

Q : Vous parlez presque comme un sculpteur.

Samura : C’est parce que je me préoccupe de l’équilibre des proportions. C’est comme ça que je vois les choses. C’est d’ailleurs pour ça – et c’est l’une de mes mauvaises habitudes –, que j’ai du mal à travailler le volume des poitrines dans mes dessins – je ne peux pas vraiment en faire des grosses ou petites. Je dessine simplement ce qui semble convenir à mes personnages en fonction de leur âge.

part1.bradherley_s_coach_000_c

Q : Naoki Yamamoto n’est pas aussi difficile – petite ou forte poitrine, tout est bon pour lui.

Samura : C’est un expert en la matière (rires).

Q : Quand il aura terminé son tome, il va à nouveau me dire qu’il a dessiné des poitrines encore plus grosses !

Rires de Samura.

Q : Ainsi, l’équilibre passe avant tout chez vous ?

Samura : Dessiner une poitrine trop généreuse, brise inévitablement les proportions du corps. Je préfère travailler sur les détails tels que les nuances d’ombres au niveau de l’ossature, ou des articulations que sur la volupté du corps, ce dont je ne me sens pas capable.

Q : On peut vraiment ressentir la beauté de leur silhouette dans votre travail. Vous vous inspirez d’albums photos, de portraits de modèles ou quoi que ce soit de ce genre ?

Samura : Oh, cela m’arrive parfois. J’aime les photos de femmes en tenue traditionnelle, qui peuvent laisser entrevoir un peu de leur peau, ou des vêtements tout juste défaits, même si pour moi, ça n’a absolument rien d’érotique.

Q : Avez-vous toujours été comme ça ?

Samura : je crois que oui. Pour moi l’expression de  la sensualité est dans la voix, le regard, les expressions du visage, et peut varier selon les circonstances. Mon approche du corps féminin est purement esthétique.

Q : Est-ce que vous diriez voir  le corps féminin comme quelque chose de sacré ?

Samura : Oui, en quelque sorte. Tout comme le sculpteur, j’aborde le corps de manière purement structurelle.

Q : Lorsque vous dites que ce sont les voix, expressions faciales et situations que vous trouvez érotiques, y a-t-il là des sujets spécifiques que vous aimez ?

Samura : Il y en a, mais on risque de s’aventurer sur un terrain délicat.

Q : De manière succincte, s’il-vous-plaît.

Samura : Pour ce qui est de la voix, par exemple, ce que j’aime particulièrement c’est entendre les variations soudaines,  sous l’emprise de troubles ou d’émotions, chez une femme dont la voix est, d’ordinaire, douce et posée.

Q : (rires) Qu’en est-il des expressions faciales ? Vos préférées aussi sont-elles les expressions de la souffrance ?

Samura : Je dessine des femmes qui souffrent principalement pour l’aspect érotique qui s’en dégage.

Q : Je soupçonne que cela a quelque chose à voir avec la raison pour laquelle vos femmes affichent un air malheureux.

Samura : Vous pensez ? Je trouve qu’elles sont bien plus attirantes fatiguées et stressées plutôt qu’heureuses.

Q : Dans le langage de l’Habitant de l’Infini vous n’êtes pas un fan de Rin…

Samura : Je suis un fan de Makie (Makie man).

L'habitant de l'infini_Makie

Q : C’est bien ce que je pensais.

Samura : Oui je l’apprécie pour ce qu’elle a dû endurer et parce que c’est une femme qui a tout perdu. C’est la raison pour laquelle je préfère les femmes plus matures aux jeunes filles. Il y a beaucoup de jeunes filles dans Bradherley no Basha mais je ne suis pas attiré sexuellement par elles – d’ailleurs, ce que j’aime retranscrire c’est cet aspect douloureux/cruel quand elles ont leur vêtements arrachés et qu’on voit leur corps impubère. Je ne sais pas trop comment expliquer ça, mais même si en quelque sorte j’apprécie ces scènes, ce n’est absolument pas sous un angle érotique, et cela ne signifie pas pour autant que j’ai envie d’avoir ce genre de relations sexuelles avec elles ou d’autres.

Q : Le propos porte bien sur l’aspect artistique de la chose, on est bien d’accord ?

Samura : Je suppose, oui. Je n’ai pas la prétention  d’être un saint (rires). Je ne prétends pas que la nudité ne me fait absolument aucun effet, après tout c’est humain, mais en tant qu’artiste, ce sont des émotions que j’essaie de retranscrire sur le papier. Mais pour en revenir aux jeunes filles, ce n’est pas par ce que je dessine ce genre de scènes, que j’ai envie de  faire ce genre de choses. Si je devais comparer je dirais que c’est comme si je filmais ou prenais une photo de la scène.

Q : Essayer de peindre l’instant tout en étant extérieur, je vois.

Samura : En quelque sorte, oui… Sinon, de manière générale, j’estime que les personnes coupables de ce genre de crimes méritent  la prison à perpétuité ou la peine capitale.

Q : Fiction et réalité sont deux domaines complètement différents.

Samura : Oui. J’ai envie de dire à ceux qui auraient été scandalisés par Bradherley no Basha, qu’il ne faut pas empêcher un artiste d’écrire ce genre d’histoires, dans la mesure où c’est de la pure fiction. Et les artistes font très bien la part des choses entre la fiction et la réalité, bien plus que vous ne l’imagineriez. Ce genre de scènes, ne sont pas le reflet de mes désirs, et n’ont en aucun  cas pour objectif l’incitation au crime. Ce sont juste des tragédies qui arrivent à mes personnages lorsque l’histoire l’exige.

Q : Pas faux. Est-ce qu’il arrivera de telles choses à vos protagonistes féminins dans votre nouveau manga [NdT : Snegurochka] ?

Samura : C’est possible. Je ne l’ai pas commencé en me disant que je voulais une jeune fille dedans et en créant l’histoire autour par la suite. Je lui ai donné cet âge parce que c’est ce que l’histoire réclamait. Il en va de même pour Bradherley no Basha.

DieWergelder1-64

Q : Au fait , la série qui paraît dans Nemesis [NdT : Die Wergelder] possède quelques femmes vraiment badass.

Samura : Quand je ne fixe aucune limite ou spécificité aux personnages féminins que je crée, cela donne des personnages du genre des héroïnes de Beageruta (Die Wergelder). Le sexe qu’elles ont vient de leur propre volonté, et quelles que soient les circonstances et leur vécu, elles sont animées par cette rage à toute épreuve et ne pas sont du genre à subir leur condition féminine. Une fois, de son vivant, je me suis rendu chez Sabe, pour me détendre. Je me souviens avoir lu une histoire tirée de l’un de ses ouvrages, Shotaiken Hakusho, où il était question d’une jeune fille qui se faisait harceler par son petit ami un peu trop insistant. La jeune fille hésitait à céder. Fortement alcoolisée, sa sœur aînée fit irruption chez elle et se mit à l’inciter à céder en disant qu’elle avait une chance inouïe, que c’était une occasion à saisir ! que son petit copain est trop hot ! Sa jeune sœur lui répondit  quelque chose du genre : « Tu dis ça parce que tu n’as jamais eu de chance avec les hommes. » Après avoir lu ça, j’ai dit à Sabe que j’aimerais tant rendre cette sœur ainée heureuse.

Q : Quelle belle histoire.

Samura : C’est le genre d’héroïnes qui me vient naturellement à l’esprit : celles qui restent fortes et qui continuent à avancer sans se plaindre de leur sort, malgré les épreuves qu’elles ont à endurer. Qui semblent indépendant mais étouffent une intense dépendance. Il y a quelque chose dans cela qui me plaît (rires).

Q : Elle n’est donc pas réellement indépendante, elle cache sa dépendance.

Samura : Voilà, elle sait pertinemment que les hommes ne lui apporteront jamais rien.

Q : A l’instar de Akagi dans Ohikkoshi.

Samura : Exactement (rires). Elle a l’air forte, mais elle a cet autre aspect en elle.

Q : Et c’est pour ça qu’elle s’empêche de dépendre des autres. Peut-être est-il plus aisé dessiner ces femmes, parce qu’une fille ne peut pas être aussi indépendante qu’une adulte.

Samura : Ah, c’est vrai. Mais c’est sans doute dû aussi au fait que je suis un adulte qui ne sait pas faire grand-chose, hormis dessiner des mangas, et si je devais m’engager dans une relation sentimentale, idéalement j’aimerais avoir affaire à une personne pas trop dépendante de moi. Peut-être qu’inconsciemment je retranscris les qualités que je recherche chez une femme dans mes personnages. Aussi triste que cela puisse paraître (rires).

Q : Je vois. Vous savez, il y a beaucoup d’hommes, un peu partout, qui pensent que les femmes sont censées dépendre des hommes.

Samura : J’aurais aimé être comme eux, mais ce n’est malheureusement pas le cas (rires). C’est assez macho comme vision. En tout cas, j’ai vraiment du mal avec les personnages féminins qui aiment ce genre d’hommes.

Je crois en la suprématie des femmes. De manière générale, j’estime que les femmes sont meilleures que moi. Quand j’allais à l’école préparatoire d’arts, l’artiste le plus talentueux était une femme. Je me suis dit : « Wouah, elle est forte. » Je l’admirais. Une fois devenu mangaka, les maîtres avec lesquels j’ai appris ont toujours été des femmes. J’ai essentiellement fait mes armes avec Rumiko Takahashi.

Q : Je suppose que cela a été un élément décisif, je prends.

Samura : Après, j’ai lu le travail de Kei Ichinoseki, et je voulais vraiment dessiner comme elle. Et puis il y a le fait que je pense que Fumiko Takano est l’artiste la plus talentueuse dans le monde du manga.

Q : Rumiko Takahashi, Kei Ichinoseki, Fumiko Takano – elles constituent votre sainte trinité.

Samura : Exactement. Les gens que je pense être au sommet sont toutes des femmes.

mnj_8_03

Q : Pourriez-vous dire en quoi cette trinité est si exceptionnelle ?

Samura : Je considère que Rumiko Takahashi est géniale pour les mêmes raisons que tout le monde le pense. Son style d’écriture est ce qu’il y a de mieux chez elle. Depuis, ça s’est tellement répandu que les gens qui lisent ses mangas maintenant risquent de ne pas réaliser à quel point c’était incroyable à l’époque. Le langage des personnages ou la narration se rapprochaient de celui du rakugo (spectacle littéraire et humoristique où un conteur amuse le public en lui racontant une histoire – cf. Le Rakugo ou la vie). C’est grâce à elle que j’ai appris à travailler le rythme de mes œuvres. Quant à Kei Ichinoseki, ses prises de vue sont incroyables. Elle n’en rajoute pas à l’excès avec des vues en plongée ; elle avance naturellement, présentant le manga au lecteur avec une variété de plans qui narre le plus efficacement l’histoire.

Pour ce qui est de Fumiko Takano, il s’agit simplement de son coup de crayon. Je sais que dit comme ça, ça ne semble pas très clair. Sa gestion de l’espace est incroyable. Par exemple, quand elle dessine des lignes concentrées (lien pour exemple), ils partent dans tout un tas de directions différentes. Au fond, je ne comprends pas comment elle peut faire ressentir l’espace si clairement au lecteur, sans même employer un dessin en perspective linéaire. Ce n’est pas qu’elle y parvient par des moyens détournés,  mais c’est comme si elle avait acquis quelque chose de fondamental mais qui ne relève pas de la technique.

La chose la plus importante, cependant, c’est son sens de l’observation. Même les plus réputés parmi les artistes masculins ne peuvent pas dessiner la finesse dans sa retranscription de la vie quotidienne, et c’est quelque chose que l’on retrouve dans les œuvres de Takano. Les petits instants de tous les jours que vivent les gens, etc. – les poses qu’ils prennent lorsqu’ils ramassent quelque chose par exemple, quand ils mangent, se lèvent pour aller à la porte d’entrée et mettre leurs chaussures, ou quand ils s’étendent sous un kotatsu.

Sa capacité à dessiner de manière minimaliste tous les gestes avec précision d’un salaryman d’âge moyen, qui se met à l’aise dans son bureau et pose les pieds sur la chaise de sa collègue, ou étendu sur son canapé est impressionnante. Elle est douée pour ce genre de détails. J’admire un tel sens de l’observation. Quand les gens disent d’un homme qu’il est bon en dessin, ils veulent dire qu’il est bon pour dessiner le corps des gens avec précision, qu’il est bon en perspective, ou que ses planches sont cools et je peux comprendre ces capacités comme des extensions des miennes, mais je n’ai jamais vu d’artistes masculins capables de saisir ce réalisme du quotidien dont je parle. A titre comparatif, dans l’univers de l’animé, je dirais que les films de Miyazaki accordent de l’attention à ce genre de choses, mais pour une raison qui m’échappe, on ne voit que rarement ce genre de choses dans les mangas. Je suppose que ce n’est pas quelque chose que les lecteurs masculins de mangas recherchent. En toute franchise, je ne suis absolument pas fameux comparé à elle.

Q : Avez-vous déjà songé à essayer ?

Samura : Eh bien, j’y ai pensé mais – et je sais que cela peut sonner comme une excuse – je me suis plutôt tenu à l’écart de ce type de sujet qui appelle ce niveau de représentation de la vie quotidienne (rires). Mes mangas sont à l’opposé d’une vie quotidienne paisible.

Q : Comme les combats ?

Samura : Exact. Je pense, toutefois, qu’il serait grand temps pour moi d’affronter ce travail sur la vie quotidienne plus sérieusement. [NdT : Ce qu’il est en train de faire avec Nami yo Kiitekure (Wave, Listen to Me)]

J’ai décidé de faire Ohikkoshi après être tombé sur Moyoko Anno et lu Happy Mania. Je n’avais jamais vu une comédie de ce genre auparavant, et cela a eu un véritable impact sur moi. Je me suis employé à faire quelque chose de similaire avec Ohikkoshi bien que j’ai clairement échoué en cours de route (rires).

Q : Samura veut faire du Happy Mania.

Samura : C’est ce qui était prévu. Vous voyez, ce sont toujours les femmes qui apparaissent aux tournants de ma vie, et qui m’ont fait avancer. Finalement, j’en suis arrivé à penser que les femmes sont tout simplement meilleures que moi, voilà pourquoi les femmes de mes mangas sont toujours badass, ou vraiment courageuses, ou d’une beauté indescriptible. J’essaye toujours de faire des femmes mentalement supérieures. En y réfléchissant, y a-t-il un seul de mes mangas où les hommes dominent ? Hum, je ne crois pas. Même dans l’Habitant de l’Infini, c’est Makie le personnage le plus fort.

Q : On dirait que les filles trônent toujours en tête dans tous vos mangas.

Samura : Je suis intimement convaincu qu’on ne peut pas tuer une femme sans que ça ne prenne une tournure tragique. Si je tue un personnage féminin, je dois fabriquer tout un scénario pour y arriver. En revanche, je n’ai aucun scrupule à supprimer  un homme du décor (rires).

Q : C’est une incongruité intéressante.

Samura : Je ne peux pas traiter les femmes comme un simple élément du paysage. Je ne peux pas les dépeindre passé un certain degré de blessures physiques. Certains artistes n’hésitent pas à représenter des femmes avec la tête éclatée par une balle ou coupée en deux, ou autre chose mais je ne me crois pas capable de dessiner cela. Je ne peux pas me résoudre à les faire de manière aussi horrible. J’aspire à ce qu’elles soient des symboles de beauté esthétique.

loveofthebrute

Q : Peu importe à quel point elles peuvent saigner et être torturées… ?

Samura : Je ne me résoudrai jamais à ce  qu’elles soient dépossédées de leur beauté et de leur volonté.

Q : Dans Bradherley, elles sont torturées de différentes manières, mais cela ne les rend jamais hideuses.

Samura : Oui, elles sont faites pour souffrir jusqu’à un certain point pour moi…

Q :  Jusqu’au point où vous ne pouvez plus le supporter.

Samura : C’est ça, jusqu’au point où ça ne m’est plus supportable. Il y a un conflit interne, ou une espèce de barrière mentale, qui me dit stop (rires). Mais vous savez, en tant qu’artiste, je pense qu’il est génial qu’il y ait des personnes en mesure de le faire, et je sais que c’est  un cap qu’il va falloir que je franchisse, tôt ou tard. Je n’y arrive pas, non pas parce que je me serais fixé une quelconque limite, mais parce que j’en suis tout bonnement (mentalement) incapable.

Q : Lorsque vous dessinez des femmes, avez-vous quelqu’un qui vous sert de modèle pour votre pratique ?

Samura : En ce qui concerne le design des personnages de manga, ce sont plutôt des mangakas masculins plutôt que féminins : Katsuhiro Otomo, Yoshikazu Yasuhiko et Yukinobu Hoshino, la plupart du temps.

Q : Trois grands noms.

Samura : Additionnez-les et divisez par cinq : vous aurez peut-être le niveau de mes dessins (rires).

Il y a tout un tas d’autres influences qui se mêlent, cependant. Pour dessiner des jeunes filles, mon modèle préféré est celui de Maretta, un personnage de Saketa Passport (Passport Torn) de Satomi Mikuriya. Voilà à peu près mon idéal concernant ce qu’une héroïne devrait être.

Q : A quel âge l’avez-vous lu ?

Samura : Quand j’étais à l’université. Le manga parle d’un journaliste japonais, la trentaine, qui se rend en France. Il y a cette jeune française de 15 ans qui le drague. Fantaisie absolue (rires).

Q : Est-ce qu’ils tombent amoureux ?

Samura : Eh bien, elle est amoureuse de lui et ils vivent ensemble, de toute façon. C’est peut-être l’origine de ma tendance à mettre ensemble des hommes d’âge moyen et de jeunes filles (rires).

Q : Il est seulement dans la trentaine, il n’est pas d’âge moyen. C’est juste un homme et une fille.

Samura : Je suppose que c’est assez typique des éléments que l’on rencontre dans les road movies hollywoodiens. A mes yeux, cet écart d’âge est idéal Pour moi, je vois que le niveau de l’écart d’âge idéal pour que cette relation s’arrête juste en deçà de l’amour romantique.

Q : Le point de bascule pour vous se situe un peu avant la romance ?

Samura : Oui, parce que je ne peux pas dessiner des gens qui sont extrêmement amoureux (rires). Ce n’est pas faute de vouloir le faire. D’ailleurs, depuis que j’ai terminé l’Habitant de l’Infini, mon objectif est de faire un manga qui contienne des scènes romantiques réelles.

Q : C’est un peu hors-sujet, mais les hommes que vous dessinez ont un certain sex-appeal.

Samura : Je ne me casse pourtant pas vraiment la tête à leur sujet (rires).

sketches_blade_of_the_immortal_

Q : Vous ne pensez pas du tout à les rendre beaux ?

Samura : Mon idéal masculin en personnage est Sword, de Bem-Hunter Sword, par Yukinobu Hoshino, et je pense qu’il a pas mal inspiré les expressions faciales de Manji. Il ressemble un peu à Cobra, si Cobra n’était pas le plus fort (rires). Il lui ressemble aussi bien physiquement qu’au niveau de sa personnalité. Je crois que Manji est un peu plus brutal sur les bords. Je ne vous cache pas que je galère à dessiner des hommes beaux.

Q : Kagehisa Anotsu, de l’Habitant de l’Infini, était difficile à faire ?

Samura : Oui, j’étais là, à me demander ce que j’allais bien pouvoir faire de lui (rires). Si je n’avais pas fait attention, il aurait pu tourner comme Manji.

Q : Etait-il si difficile de maintenir la beauté du personnage parce que c’est un homme ? Il semble que vous n’ayez pas tant de problèmes à dessiner de jolies filles.

Samura : Hum, oui.

Il était assez difficile pour moi de faire ce personnage qui agit selon des principes, comme ceux des militants nationalistes de la période du Bakumatsu (fin du shogunat Tokugawa). Même maintenant, je ne m’y suis toujours pas habitué. Je suis généralement meilleur pour faire des personnages qui manquent singulièrement de  délicatesse, masculins ou féminins. Si je dessine sans véritablement réfléchir à la question, par la force des choses les personnages masculins que je crée se révèleront être souvent des hommes qui manquent singulièrement de délicatesse.

Q : Auparavant, vous avez dit que vous aimez Shumari de Osamu Tezuka. Il me semble que Manji entretient une certaine ressemblance avec Shumari.

Samura : Il lui ressemble en quelque sorte (rires) Il a cet air désinvolte, mais il va devoir porter le fardeau qui est le sien. Par ailleurs, dans Shumari, le personnage que je trouve captivant en tant que personne est Yashichi. J’aimerais vraiment faire un manga avec un personnage comme lui un jour. Il n’est ni bon ni mauvais ; il est guidé par son intérêt personnel sans, pour autant, être tout à fait un antagoniste. Il n’est pas tout à fait de sang-froid – il pourrait apparaître insouciant mais il a tout de même des principes ; il fait des choses sales en toute connaissance de cause mais il y a une ligne qu’il ne franchit jamais. Je voudrais créer un personnage comme ça un jour.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s