Démocratie j’écris ton nom… sur un clavier

dēmokratía marque mes premiers pas dans l’univers de Motorô Mase (Ikigami – Préavis de mort). Attiré par le titre et par des échanges à son sujet je me suis lancé dans une aventure plutôt courte (5 tomes – avec deux chapitres bonus dans le tome 2 : Robot et Smoke) mais qui s’avère être une source de réflexions et de questionnements débordant la démocratie (telle qu’elle se donne à voir) pour embrasser Internet, comment notre activité virtuelle s’articule à notre vie réelle, le fonctionnement de la société… Il y a du grain à moudre dans ce manga, comme les lignes qui suivent vont (essayer de) le montrer.

L’histoire de dēmokratía est, avant tout, celle d’une expérimentation. Deux individus aux talents complémentaires, Taku Maezawa (étudiant en ingénierie de l’information et de la communication) et Hisashi Iguma (robotique) mettent sur pied un androïde, à l’apparence féminine, Mai, qui agira selon les votes de 3000 personnes recrutées aléatoirement sur Internet (digression : il serait plus juste de dire que les personnes sont choisies selon un certain degré d’aléatoire puisque seules des personnes se situant au Japon et dotées d’un ordinateur sont concernées par le projet). Ces personnes se retrouvent sur un site/réseau social créé pour l’occasion par Taku.

Mais l’expérimentation doit rester secrète (pour des questions de propriété intellectuelle, au nom d’une certaine idée du projet…). Taku et Hisashi le précisent d’emblée en même temps qu’ils apprennent aux premiers utilisateurs comment Mai fonctionne pour que ces derniers se débrouillent seuls par la suite. Lève-toi et marche ! Leur idée (généreuse) est qu’ainsi cela permettra à ces personnes de mettre en commun leur savoir pour faire de l’androïde un être absolu… La divinité n’est pas loin.

Mai et ses créateurs
Mai et ses créateurs : Taku (visage de gauche) et Hisashi (visage de droite)

Arrêtons-nous un instant : 3000 personnes qui doivent décider que faire faire à l’androïde, comment peuvent-ils se mettre d’accord ? Cette interrogation n’est pas triviale puisqu’elle a suscité pas mal de travaux (Borda, Condorcet…) dont le théorème d’impossibilité de Arrow, cette « flèche qui aurait tué la démocratie ». Dans dēmokratía, Taku a mis sur pied un programme qui permet de faire émerger les propositions majoritaires et minoritaires des participants à partir desquelles ils votent, le principe de majorité s’appliquant (pour plus de détails, voir l’avis de Unknooh-chan). Le programme de Taku n’est pas sans appeler quelques commentaires : par exemple, Taku évoque le fait que la minorité n’a pas une situation envieuse, pour autant son programme représente majoritairement les propositions majoritaires ! On pourrait aussi se demander si la décision à la majorité est toujours justifiée, pourquoi ne pas mettre en place une autre règle de décision… (une réponse simple : parce que mettre en place des alternatives prendrait trop de temps, ce qui nuirait au fonctionnement de Mai)

Dans leur volonté de garder le secret, Taku et Hisashi prennent soin de brouiller les pistes pour que les participants ne puissent pas savoir à quoi ressemble l’androïde, où elle se trouve, qui ils sont… D’où le cryptage de ce qu’elle lit, des personnes qu’elle voit, en somme de tout ce qui apparaît sur les écrans des participants. Si on comprend facilement le pourquoi de cela, ce choix instaure une forme de distance entre ceux qui décident et celle qui exécute (à l’instar de ce qui se passe chez nous ?).

Paradoxalement, cette volonté d’anonymisation s’articule avec les interactions naissantes entre les participants. Si ces derniers apparaissent sous forme de pseudos, que leur visage n’apparaît pas, le programme dēmokratía a une fonction chat. Cette présence n’est pas neutre. Comme le dira un participant, pour former Mai il faut échanger, la doter d’une conscience. Cela permet aux participants de mieux se connaître – on retrouve l’homme animal politique cher à Aristote et je passe sur les rapprochements possibles entre le projet dēmokratía et la démocratie grecque – mais cela a des effets non-prévus : parler c’est révéler des informations à son sujet si bien que l’anonymat peut tanguer (et Motorô Mase joue bien avec cette implication du point de vue de la représentation des personnages).

Démokratia débat

La communauté qui se forme doit donc apprendre à se connaître même si les échanges concernent, assez souvent, un nombre réduit de personnes par rapport aux 3000 (qui, eux-mêmes, représentent un nombre réduit par rapport aux plus de 126 millions qui composent la population japonaise). Les participants ne sont pas tous là pour proposer et voter dans le vide. Or, la « conception d’une collectivité sans relation sociale est loin d’être neutre d’un point de vue éthique. Elle permet d’exclure toutes les formes de pressions, de contraintes, d’influences, qu’un individu ou un groupe pourrait chercher à exercer sur un autre. […] Ainsi, il faut également souligner que l’isolement des personnes préserve la souveraineté de chaque individu, son expression libre dans ses préférences » (Desreumaux , 2013, p. 83). Bien qu’exprimée dans un tout autre domaine, cette citation contient quelques indications que le manga sera amené à croiser.

Du côté de sa structure, on peut diviser dēmokratía en deux moments : i) les débuts ; ii) la grande vadrouille. On aurait aussi pu procéder en distinguant les différentes rencontres faites par Mai, chacune permettant d’illustrer différents cas de figure, donnant lieu à des échanges entre les participants sur ce que doit faire et être Mai… Je n’en dis pas davantage pour éviter de révéler trop d’éléments de l’intrigue.

Au fil des pages, Motorô Mase ouvre différentes portes tout en laissant le lecteur libre d’évaluer ce qu’il a sous les yeux. L’auteur ne dégomme pas la démocratie mais n’hésite pas, à travers les pages, à donner la voix à des personnes critiques, rejoignant de manière parfois assez bluffante, des propos que l’on peut rencontrer par ailleurs. Pour ma part, le manga a emporté mon adhésion sur plusieurs points :

  • Côté dessin, la représentation des échanges, des votes/paroles est habile, permettant de connecter (ou non) ce qui se passe derrière les ordinateurs avec ce que Mai est en train de faire ;
  • La coexistence d’un décor réaliste, issu de photos (?), etc. associé au coup de crayon de l’auteur demande à l’œil de s’adapter mais cela se fait sans trop de difficultés et permet d’ancrer le manga dans une certaine réalité ;
  • Les retombées de l’expérience sont aussi un autre point fort : en même temps que les participants « apprennent » à Mai, le projet va en transformer certains, avoir des effets dans leur vie réelle – du moins pour les plus investis parce qu’il y en a certains qui sont surtout là pour dire « lol », « xptdr »… ;
  • Les réflexions abordées à travers les rencontres sont des sources de réflexion quasi-inépuisables, outre celles abordées plus haut : peut-on être seul dans la vie ? réussir quand on pense ne rien valoir ? quelle influence de la vie virtuelle sur la vie réelle ? Etc.
  • Enfin, vient le tour les couvertures. Le contraste entre l’aspect humain de Mai et son ombre robotique (Terminator !) est intéressant, par les interprétations qu’il permet.
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Mai a fait une rencontre…

Toutefois, d’autres éléments m’ont moins accroché :

  • Le côté visage noir/dans l’ombre des personnages est parfois un peu trop exploité.
  • J’ai aussi parfois eu du mal avec Taku et Hisashi. Le premier pour certains ratés, le second du fait de sa caractérisation ainsi que certains de ses actes. Cela fait un peu cliché par moments. Surtout, je n’ai pas compris comment il est possible que notre duo laisse Mai branchée vu ce qui avait été décidé (cf. tome 2).
  • Le passage où Mai rencontre Oikawa (un vieux monsieur) m’a semblé un peu long quand, avec le jeune garçon, Kunihisa, c’était pile-poil.
  • La fin m’a semblé un peu en-deçà de ce qui précédait.

Si dēmokratía était à rapprocher d’une œuvre littéraire, je pencherais pour Frankenstein, notamment pour le côté plein de bonne volonté et un peu naïf de Taku et Hisashi. Leur idée de départ n’est pas mauvaise, ils sont investis dans ce qu’ils font, mais ils restent des amateurs qui ne prennent pas assez de précautions et dont la création finit par leur échapper, bien au-delà de ce qu’ils espéraient. Peut-être leur résultat aurait-il été meilleur s’ils avaient été conseillés par 3000 internautes.

Arrivé au terme de dēmokratía et d’une dernière page qui m’a rappelé Crypte Show, le constat s’impose : à travers le fonctionnement de cette démocratie 2.0 et des esprits qui l’animent, Motorô Mase nous montre la réalisation d’un travail collaboratif, gratuit (mais pas forcément désintéressé), bien loin des logiques de profits, de la cupidité… Comme une pause, une évasion par rapport à ce qui se passe ailleurs. Est-ce que l’expérience en valait la peine ? A chacun de se faire son opinion.

Inscription projet

En moins de quarante chapitres, des bases sont posées, qui invitent à prolonger l’aventure. Le manga de Motorô Mase ne se révèle nullement frustrant tant le mangaka a su offrir une intrigue resserrée,  qui a un début et une fin. Pas de dispersion. Surtout, le manga m’a semblé faire écho à l’idée même de démocratie : elle n’est pas un état stable mais se construit perpétuellement, dont l’horizon est sans cesse à repousser et qui vaut la peine d’être protégée des menaces et convoitises. C’est un des enseignements, et pas des moindres, de dēmokratía qui, je n’ai pas besoin de le préciser, n’a rien perdu de son actualité.

Qui est partant pour un projet dēmokratía en France ?

Titre Original : デモクラティア
Année de parution : 2013-2015 au Japon ; 2015-2016 en France
Nombre de tomes : 5
Catégorie : Choix, démocratie, réseaux sociaux, suspsense
Dessin et scénario : Motorô Mase
Éditeur : Kazé Manga
Prix : 8.29 euros le tome

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

2 réflexions au sujet de « Démocratie j’écris ton nom… sur un clavier »

  1. Très belle critique et avec beaucoup de références en plus ^^. Je suis assez d’accord avec toi sur les points forts et faibles du manga. Mis à part pour les propositions minoritaires car à mon sens c’est le principe même de la majorité. Dans une vraie démocratie, il n’y a pas de place pour les avis minoritaires. Mais, j’ai trouvé ça très intéressant, qu’ils incorporent 2 réponses minoritaires sur 5 même si ça n’a pas vraiment été exploité (cela aurait pu apporter des choses inattendues au récit ou soulever d’autres problèmes…). Quand tu écris :  »ce choix instaure une forme de distance entre ceux qui décident et celle qui exécute (à l’instar de ce qui se passe chez nous ?) », je n’y avais pas vraiment pensé mais, comme tu le sous-entends, le manga pourrait être aussi une représentation de la société dans laquelle on vit. Car même si il est question de démocratie tout peut être arrêté d’un coup : dans le manga, Taku et Hisashi peuvent arrêter le programme quand ils veulent, et, de même que pour nous : l’utilisation de l’article 49.3 début mai, par exemple… Enfin bon, c’est un autre débat, et comme tu l’écris, c’est quasi inépuisable. (Et merci de m’avoir mentionnée ^^)

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    1. Merci pour ton commentaire,
      Normal que je te mentionne puisque c’est toi qui m’as fait franchir le pas pour ce manga. 🙂
      Pour les avis majoritaires/minoritaires, vu ce que Taku dit je m’attendais à ce qu’il fasse un 3/3 pour qu’il y ait une forme « d’égalité » entre les propositions. Mais je chipote et comme tu le dis, ça n’a pas été mis en valeur.
      Un parallèle d’actualité sur lequel tu termines ! C’est vrai que tout peut-être arrêté et que les deux compères occupent une position centrale (ils suivent, Taku finance les dépenses de Mai, Hisashi se charge de l’entretien…), un petit peu comme un gentil Big Brother.
      Il y a de quoi dire et c’est tant mieux !

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