« J’ai ardemment souhaité […] migrer vers un corps mécanique » – un entretien avec Tsutomu Nihei

Après Hiroaki Samura en début de mois, un nouveau mangaka se présente en section entretien : Tsutomu Nihei, connu pour des œuvres telles que Blame!, Noise, Abara, Biomega, Knights of Sidonia, Wolverine : Snikt !… Dernièrement, un one-shot est paru et le mangaka sera présent au Comic Con de San Diego (il devrait montrer un passage du film d’animation Blame!, à venir – au passage regardez la description qu’il donne de ce manga !).

L’entretien proposé est issu du magazine Evening, qui a interviewé Tsutomu Nihei en février 2016. Deux remarques complémentaires : i) comme pour l’entretient précédent, il s’agit d’une traduction de la traduction anglaise. Les réserves habituelles s’appliquent ; ii) merci à Erin’ pour sa relecture, corrections et suggestions.

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Question : Dessiniez-vous déjà des mangas lorsque vous étiez enfant ?

Nihei : Je n’ai jamais dessiné de mangas avant d’avoir la vingtaine. J’aimais les planches, sans pour autant dessiner de mangas. Lorsque j’étais enfant, mon seul lien avec cet univers était la lecture du Shonen Jump.

Q : Voilà qui est surprenant ! Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir mangaka ?

Nihei : Après le lycée, j’ai commencé à travailler dans une entreprise de construction, mais le travail en équipe, ce n’était pas pour moi. Je me suis alors dit que pour trouver ma place dans la société, je devais trouver un travail que je puisse faire seul. A l’époque, l’industrie du manga était à son apogée et il semblait que l’on pouvait se faire beaucoup d’argent. J’ai alors décidé de quitter mon emploi et de partir pour New York.

L’idée, c’était de faire du manga pendant un an sans travailler par ailleurs. Si ça n’avait pas marché, j’aurais renoncé au manga. Cependant, j’ai fini par passer beaucoup de temps avec les autres étudiants japonais et coréens à l’école de langues (rires). Les personnes qui sont vraiment déterminées ne traînent pas avec les autres japonais quand ils sont là-bas, mais je n’appartenais pas à cette catégorie.

Durant mon séjour à New York, j’ai fini par soumettre quelques chapitres à des magazines – un au Jump, un autre au Young Magazine – mais je n’ai rien gagné.

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Q : Comment avez-vous été publié la première fois ?

Nihei : De retour sur l’archipel, j’ai fait le tour des éditeurs avec ce que j’avais dessiné sous le bras mais ça ne s’est pas très bien passé. J’ai donc demandé à l’un de mes amis, qui travaillait comme assistant, où est-ce que je devais tenter ma chance et il m’a suggéré Afternoon. Ils m’ont répondu dans la foulée. Ils m’ont décerné le Prix Spécial du Jury en 1995 mais il m’a fallu encore deux ans pour pouvoir travailler sur ma première série. Pendant cette période, j’ai travaillé cinq mois comme assistant de Tsutomu Takahashi qui réalisait Jiraishin, qui paraissait dans Afternoon. Je ne savais pas encore vraiment ce que je faisais, aussi travailler comme assistant m’a fourni le savoir-faire technique qui me manquait.

Q : Et en 1997, voilà que vous débutez Blame! – une œuvre d’un nouvel artiste et qui donne le vertige.

Nihei : Mon expérience  dans le domaine de la construction a sans doute joué un grand rôle à ce moment-là. Voir la construction des immeubles étape par étape, ces gros engins et grues  creuser de larges cavités… Je crois que les proportions de tout cela ont dû vaguement m’influencer.

Au-delà des proportions, mon expérience dans le bâtiment a beaucoup contribué aux détails de mes mangas.  Quand je suis rentré au Japon, j’ai travaillé un certain temps, à temps partiel, pour un cabinet d’architectes ce qui m’a permis d’apprendre, entre autres, comment l’intérieur des murs étaient structurés. Par exemple, les bâtiments de plus de dix étages sont réalisés avec une charpente en acier à l’intérieur et maintenant que je sais comment ils sont structurés, comment fonctionne la tuyauterie, etc. je peux dessiner cela sans avoir besoin de m’appuyer sur quoi que ce soit.

Q : Cette expérience professionnelle, en apparence sans aucun lien avec le manga, s’est avérée utile.

Nihei : A vrai dire, je n’aime pas vraiment repenser à l’époque où je travaillais sur Blame! Mon travail ne comporte pas beaucoup de dialogues aussi les lecteurs ont dû mal à comprendre. Je pense qu’à l’époque, je voulais simplement réaliser quelque chose d’étrange. Quand j’ai commencé, je ne pensais pas que dessiner des mangas était un travail mais plutôt un moyen d’expression de soi. Je ne me souciais pas de divertir mes lecteurs ou de faire quelque chose qui allait se vendre, c’est sans doute la raison pour laquelle j’ai produit un manga si obscur.

A l’origine, Blame! s’est terminé avec le premier volume. Après, c’est devenu une série trimestrielle prépubliée dans Season [le magazine de spin-off d’Afternoon], ce qui ne me suffisait pas pour vivre. J’ai donc de nouveau été l’assistant  occasionnel de Tsutomu Takahashi. Mon frère a même contracté un prêt pour moi – j’avais effectué la demande de prêt qui m’a été refusée à cause de mon statut de mangaka. C’est vraiment angoissant de ne pas être en mesure de gagner sa vie. C’est probablement à ce moment-là que j’ai commencé à réfléchir à l’importance de la perception qu’ont les lecteurs de mon travail, et à créer pour vendre mes mangas.

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Q : L’heure du changement avait sonné.

Nihei : Oui, même si je n’étais pas capable d’évaluer ce que je faisais de manière objective. A l’époque j’étais persuadé que j’avais retenu la leçon et faisais quelque chose qui se vendrait mais aujourd’hui, quand je regarde en arrière, j’étais encore à côté de la plaque. Je n’avais jamais créé d’intrigue au préalable – je la construisais au fur et à mesure, ce qui explique que les gens trouvent mon travail difficile à suivre. Après une dizaine d’années de la sorte, j’ai décidé de faire un manga normal pour une fois – changer mon style graphique, essayer de faire un manga tourné vers le lecteur. Le résultat fut Knights of Sidonia.

Q : Le style graphique de Knights of Sidonia semble complètement différent de vos travaux précédents.

Nihei : Je voulais qu’il ait un côté Tezuka, pour qu’il attire les foules (rires). J’ai même pensé à changer mon nom de plume  quand je débutais Knights of Sidonia. Je voulais une histoire simple – rien qui ne puisse perdre le lecteur en cours de route. Mais je me suis rendu compte, et c’est important pour moi, qu’il n’était pas impossible de faire un manga tourné vers le lecteur et qui rende heureux son auteur. J’ai alors décidé de me tourner vers le genre que je préfère : celui des méchas. Cela dit, avec le recul, c’est totalement absurde de se lancer dans du mécha si on veut créer un manga mainstream  à succès. Car le mécha est loin d’être un genre mainstream, là encore, j’étais à côté de la plaque (rires).

Q : Knights of Sidonia est devenu votre travail le plus connu. Aviez-vous senti à l’époque que vous aviez vu juste ?

Nihei : On peut toujours s’améliorer, mais ça s’est passé, en gros, comme prévu et je m’assurerai de faire mieux la prochaine fois. Je sens que je dois plus me tourner vers le lectorat féminin – je devrais peut-être faire un shôjo ou quelque chose de ce genre. J’ai mis 10 ans à terminer Knights of Sidonia, mais je sens que j’aurais dû élaborer plus de stratégies pour faire un hit avant même d’être publié – ce que je n’ai pas fait la plupart du temps. Peut être que Knights of Sidonia est le produit de ces 10 années où j’ai senti l’importance du succès dans la création du manga.

Aussi difficiles que ces dix années aient pu être, je n’ai pas une seule fois renoncé à faire des mangas. Je suppose que cela tient au fait que je n’étais pas rassasié. J’en veux encore, c’est  un besoin différent de ce que je voulais quand j’étais enfant – c’est quelque chose qui a commencé depuis que je suis cette ligne de travail. J’ai toujours aimé dessiner et ce, depuis que je suis petit, donc je suis heureux que cela me permette de vivre, et c’est amusant de pouvoir concurrencer d’autres personnes qui elles aussi sont douées en dessin – c’est la raison pour laquelle je veux que mon travail se vende davantage.

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Q : Jusqu’ici votre travail a porté exclusivement sur de la science-fiction. Avez-vous déjà éprouvé quelques difficultés à concevoir de nouvelles idées ?

Nihei : Jamais. J’ai toujours baigné dans les romans de SF, de sorte qu’ils constituent la matrice de la plupart de mes idées. Je pense que le fait que les romans ne vous fournissent que du texte et laissent aux lecteurs le soin d’imaginer les personnages et leur univers m’a beaucoup aidé.

Il y a encore beaucoup de choses que je souhaite dessiner, aussi je prévois de continuer à faire de la SF. Je ne me vois pas produire quelque chose qui prendrait place dans l’époque actuelle, même si je venais à faire un shôjo (rires). En plus, il n’y a pas vraiment beaucoup de mangas de SF parus, par rapport aux autres genres, ce qui constitue, je pense, une autre raison pour laquelle je suis arrivé à survivre dans cette industrie.

Q : Y a-t-il quelques clés particulières pour créer les univers originaux présents dans vos mangas ?

Nihei : Je préfère ne pas révéler le secret, mais je crois que c’est une question de style. Voilà pourquoi je ne prends pas d’assistants. C’est en partie parce que, de toute façon, je veux tout dessiner tout seul mais aussi parce que, un arrière-plan dessiné par quelqu’un d’autre, aussi talentueux soit-il, ne sera jamais assez bon pour moi.

Je vais peut-être passer pour quelqu’un d’arrogant, mais chacun a sa manière de dessiner, et c’est quelque chose qui ne peut, dans une certaine mesure, être reproduit par une autre personne. Certains artistes aiment vraiment  les filles, par exemple, et en dessinent tout le temps. C’est une passion qui relève de la nature même de la personne concernée. Pour moi, ce ne sont pas les filles mais la SF : je veux dessiner des constructions, des univers… Et c’est dans ma nature –  quelque chose que j’ai depuis la naissance. Il est important de rester fidèle à ce genre de choses.

Q : Quand vous voulez débuter un nouveau manga est-ce que vous commencez à partir d’une ligne directrice ou part une scène particulière que vous avez en tête, à partir de laquelle vos idées se construisent ?

Nihei : Habituellement, cela provient de scènes ou de situations spécifiques que je souhaite dessiner. Beaucoup de mes idées sont issues de ce que j’ai griffonné. Je commence par penser au cadre – disons par exemple l’intérieur d’un vaisseau spatial – de là je passe à l’extérieur. Les personnages et leurs interactions viennent ensuite – ce qui explique pourquoi les histoires dans tous mes mangas ont été tellement improvisées.

Avec Knights of Sidonia, c’était la première fois que je créais une intrigue couvrant tout, du début à la fin : je savais que le protagoniste principal aurait une histoire d’amour  et ce qui se passerait à la fin. En toute sincérité, je n’aime pas trop aborder des thèmes qui touchent les humains, et les relations qu’ils entretiennent, d’ailleurs KoS est plus conçu pour toucher les lecteurs de par l’univers où l intrique se déroule, plutôt qu’un drame humain, ce que je pense avoir assez bien réussi.

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Q : Vous dites ne pas vraiment aimer ce qui touche aux humains, mais, y a t-il tout de même des personnages que vous appréciez ?

Nihei : Killy, le personnage principal de Blame! représente mon personnage idéal : fort et qui refuse de mourir. Tous mes personnages se sont révélés être immortels, en fait. J’ai cette volonté forte de ne pas mourir au point que j’ai ardemment souhaité, à un moment, migrer vers un corps mécanique – ainsi tous mes personnages principaux sont faits de cette façon.

Et puis il y a le fait qu’ils tombent toujours amoureux d’une héroïne non-humaine… ce qui pourrait, inconsciemment, constituer un reflet effrayant de mon propre désir (rires). Dans le fond, je suppose que le fait que l’amour continue à s’inviter dans mes histoires – en dépit de mon désintérêt avoué pour ce qui touche aux humains -, prouve que tout est relié à l’homme. Il s’avère que je suis aussi un être humain après tout.

Q : Dernière question : je voudrais savoir ce que vous attendez des participants au concours, et si vous avez hâte d’être président du jury.

Nihei : Je voudrais voir les personnes faire quelque chose d’unique, qu’elles seules peuvent dessiner. C’est la seule chose qui m’ait toujours guidé, et qui m’a fait avancer. J’aimerais aussi voir beaucoup  de SF.

Pour être tout à fait honnête avec vous, je ne veux pas être président du jury (rires). Cela semble arrogant pour un artiste de donner son jugement sur le travail des autres et je vais sans doute paraître hypocrite, quoi que je puisse dire, donc c’est assez terrifiant. Cependant, je sais aussi que ce sera une grande expérience. En lisant les œuvres des autres, j’aurai l’opportunité de mener une véritable réflexion sur ce que c’est que de créer un manga, j’ai donc hâte d’y être.

 

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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