Die Wergelder – Samura’s Angels

Débutée alors que l’Habitant de l’Infini n’était pas encore terminé, Die Wergelder fait partie, avec Nami yo Kiitekure (Born to be on air!), des séries en cours de Hiroaki Samura. Le manga compte pour le moment deux volumes parus, le 21ème chapitre – sans doute le dernier composant le troisième volume -, devant paraître le 9 juin (merci Heiji pour les informations !) dans le magazine Nemesis (Kôdansha). D’où les deux remarques préalables : i) l’avis ne porte que sur les deux premiers volumes ; ii) je me suis servi de l’édition américaine (volume double).

Sans être un spécialiste de l’œuvre de Hiroaki Samura, et même s’il touche à différents domaines j’ai eu l’impression qu’il est dans son élément quand il doit traiter de sujets sombres, où la violence n’était jamais bien loin. Die Wergelder apparaît alors comme la réunion de plusieurs points forts de l’auteur (on a même une censure à un moment donné, mais je ne sais pas si elle provient de l’édition ou de Samura lui-même), pour un résultat qui m’a plu un peu, beaucoup, passionnément, à la folie !

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La migraine n’est pas qu’une affaire de femmes…

La bonne, la brute et la truande

Dans ses propos comme dans ses œuvres, Samura place les femmes au premier plan. Dans des situations positives comme négatives. Die Wergelder ne fait pas exception à cette règle. Le manga commence d’ailleurs par nous présenter les trois personnages féminins qui seront au cœur de l’intrigue – bien qu’un autre personnage féminin, la jeune coréenne Soli Kil, qui travaille pour le Kakesu-gumi, ne compte pas pour des prunes.

La première est une sniper d’origine allemande : Savrasova Nami (vrai prénom : Träne). Son moteur est la vengeance, par rapport à son passé et à ce qu’une certaine compagnie et les hommes travaillant pour elle lui ont pris. Elle est blonde, borgne et possède une main mécanique. Edward Elric et Levius Cromwell, dites bonjour à votre nouvelle camarade !

La seconde est japonaise : Shinobu Aza, originaire d’une petite île paumée, Ishikunagijima. Pour ne pas connaître une vie sans intérêt elle est partie pour le Japon qui bouge. Elle n’a pas vraiment de chez soi ni de boulot et vit une (brève) idylle avec un yakuza de seconde zone (Ro Sugito). Suite à quelques malentendus, nos Bonnie et Clyde vont retourner sur l’île natale de Shinobu, et voir que sa « spécialisation » a bien changé…

La troisième est chinoise, adepte du kung-fu, tueuse à gages qui se bat en qipao et avec des nunchakus qui font aussi pistolets : Jie Mao.

Comment ces trois femmes vont-elles être amenées à se croiser ? Tournons-nous vers l’intrigue pour le savoir.

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Les pensées de Shinobu Aza au premier plan

Yakuzas, firme pharmaceutique et baston

L’intrigue n’est pas aisée à résumer parce que résumer c’est fournir des éléments qui vous gâcheront la surprise. Aussi je vais essayer d’être le plus général possible, quitte à sembler fade, imprécis et partiel. Vous voilà prévenus.

La nationalité de nos trois personnages féminins fait écho aux trois pays qui sont connectés dans le manga : l’Allemagne, la Chine et le Japon. Nous sommes en 2012 et, pour faire court, une compagnie pharmaceutique, Hill-Myna, utilise certaines zones dans ces pays pour mener des expériences pas très légales (la réputation sulfureuse des firmes multinationales, une vieille histoire). Nami est une évadée de ce système, et veut faire payer les coupables.

Shinobu, elle, menait une vie presque tranquille avant de se trouver embarquée dans une mission pour le Kakesu-gumi – un gang de yakuzas auquel appartient Ro –, qui souhaite espionner une transaction mystérieuse effectuée par un ancien des leurs, Shindo Kurahiko (qui ressemble, physiquement, au Gen de Halcyon Lunch sauf qu’il n’est pas dans le même business et puis…), qui bosse désormais pour un gang rival, le Soten-kai.

Si je vous dis que la transaction entre Shindo et des membres de Hill-Myna se déroule sur une île qui s’appelle Ishikunagijima, vous pouvez déjà avoir une idée du comment Shinobu et Nami vont se croiser la première fois non ?

Il reste maintenant à introduire Jie Mao : suite aux petits désagréments que lui cause Nami, Shindo va passer un coup de fil pour réclamer de l’aide à Hill-Myna. Une aide qui s’appelle Jie Mao. J’anticipe sur votre question : oui, Nami et Jie Mao vont s’affronter et ça vaut le coup d’œil.

Par la suite, Nami et Shinobu vont se rapprocher mais ce serait dommage de trop vous en dire…

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Jie Mao interrompue pendant son repas

Pinky violence

Si une expression devait résumer Die Wergelder ce serait celle-ci : Pinky violence. Elle renvoie à un genre de films qui s’est développé au Japon dans les années 1960 et 1970. Il s’agit de films mêlant érotisme, action et violence (« Pink films » + films yakuzas). Pour faire très bref, de telles productions permettent de suivre les actions de femmes embarquées dans une lutte pour maintenir leur indépendance (autonomie) vis-à-vis de diverses menaces en provenance des hommes (univers du crime, du pouvoir politique…). Dans un article de 2011, Alicia Kozma s’est intéressée à ce genre cinématographique, et on peut opérer plusieurs rapprochements entre ce qu’elle nous livre et la série de Hiroaki Samura.

Le manga redécoupe l’opposition entre les hommes et les femmes relativement aux stéréotypes sociaux :

  • Les femmes manifestent une volonté, celle de ne pas être objet mais sujet. Leur corps n’est pas là pour répondre aux désirs du masculin mais s’apprécie dans des actions physiques : baston, acrobaties, sauter d’un hélico… Attention toutefois : ce ne sont pas toutes des championnes au combat : Shinobu n’est pas bien versée en la matière, pourtant c’est elle qui apparaît comme le personnage principal. Elle n’est pas loin d’être la sukeban alors que niveau baston, c’est Jie Mao qui domine et, paradoxalement, c’est elle qui est la plus « soumise » aux hommes. Reste à voir si cette situation va durer…
  • Par contraste, le corps des hommes n’est pas autant montré. Ces messieurs peuvent occuper des positions de pouvoir (ils décident, les femmes exécutent – sauf Nami qui n’a personne au-dessus d’elle). Les hommes sont au choix destructeur, foireux, pas toujours à la hauteur. Figure d’autorité (Shindo qui attrape Jie Mao par les cheveux pour la corriger), certains sont conduits par leurs désirs sexuels et peuvent même enfermer des femmes.

La construction du récit donne alors la priorité aux femmes. Le manga est construit pour que l’on s’identifie aux personnages féminins. On voit le manga de leur point de vue à elles, ce sont elles qui donnent le tempo, organisent les différents moments de l’intrigue et cela n’est pas sans conséquence, par exemple du point de vue de la violence.

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Haiyan (Kakesu-gumi) préfère s’écarter

Cette dernière est en effet de la partie dans Die Wergelder. Outre la violence physique, liée aux combats, se déploie aussi une violence sexuelle. Disons-le tout de go : Die Wergelder offre quelques scènes « explicites » qui ne sont pas pour toutes les audiences. Pour autant, elles ne sont pas omniprésentes (même si on débute en fanfare avec quelque chose qui n’est pas loin de ce qu’on peut trouver dans un certain artbook) et ne s’étalent pas sur des pages et des pages. Surtout, de par la construction du récit et le point de vue privilégié, les scènes de sexe ne sont pas là pour nous titiller (le lecteur est dans la peau des femmes pas des hommes qui violent, etc.). L’autorité est donc plutôt du côté du beau sexe, permettant d’entretenir leur lutte.

La violence se décline aussi selon l’identité de ceux qui y prennent part. En la matière on peut distinguer la violence femme/femme de la violence homme.s/femme, les deux ne revêtant pas les mêmes significations.

Pour la violence femme/femme :

  • Elle se déploie pour éliminer une ennemie comme Nami contre Jie Mao, ce qui donne à voir la puissance féminine en action, ainsi qu’une lutte intense, qui n’a rien à envier à la violence masculine ;
  • Elle peut aussi être utilisée pour soumettre l’autre, voir Shinobu et Nami même si j’ai été plutôt surpris, surtout quand on a en tête le passé de Nami et ce qu’elle dit à ce moment-là.

Pour la violence homme.s/femme :

  • Côté violence physique, souvent, les hommes fuient ou se font dégommer. Si elles sont physiquement moins impressionnante que les messieurs, les dames de Die Wergelder ont les moyens de compenser (les armes, la prothèse de Nami, l’équipement de Jie Mao)
  • Du côté de la violence sexuelle, on trouve des scènes de viol, une relation qui ne va pas au bout (tous les hommes ne sont pas des salauds…) mais aussi du sexe où la femme vise l’homme pour mieux le manipuler et le tuer. La hiérarchie sexuelle n’a donc plus grande existence (voir Shinobu et son toutou) et le pouvoir sexuel est un atout de plus pour lutter contre les hommes, avancer dans sa quête.
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Ce n’est pas un massage du visage

Ces quelques grandes lignes montrent que le manga, tout en nous faisant évoluer dans une zone grise, un cadre hors-la-loi (yakuza…), questionne la stratification des genres tout en évacuant des institutions classiques (la famille, l’Etat brillent par leur absence) de l’équation.

La beauté des gestes

Le style réaliste et précis de Samura fait encore et toujours mouche, même si quelques profils et planches de début de chapitre m’ont un peu moins accroché. Sa manière de dessiner des corps en action est toujours aussi plaisante à voir. Une dose de sensualité se devine à travers les postures et angles de vue à l’instar de Maki dans l’Habitant de l’Infini.

Deux points ont particulièrement attiré mon attention dans le travail de Samura :

  • La manière dont il gère les transitions entre les personnages et/ou entre les lieux.
  • Comment il joue avec les angles de vue, la perspective, les gros plans, l’éloignement, la focalisation sur les visages des personnages pour mieux reculer ensuite… pour donner à voir progressivement l’environnement où prennent place les personnages. L’environnement est aussi un personnage à part entière dans la série.

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 La vie n’a pas de prix…

Thème présent de longue date chez Hiroaki Samura, l’idée qu’il faut parfois faire des sacrifices pour servir le bien-être général ne fait pas défection ici.

Mais cette thématique du sacrifice, poussée au bout avec les jeunes filles de réconfort de Bradherley no Basha, se voit complétée ici avec celles des réparations et de la vengeance. On le remarque dès le départ, avec le titre de la série : Die Wergelder. En effet, Wergeld est une notion de droit germanique renvoyant à l’indemnité (qui pouvait varier selon le genre, l’âge, la situation sociale de la victime) que l’auteur d’un crime (ou ses proches) devait payer aux proches de la victime pour se soustraire à leur vengeance. On place assez clairement la sniper allemande là-dedans.

Par-delà la question de la vengeance, le titre évoque aussi la question du prix de la vie (et de son usage). Si les théories de la reconnaissance ont depuis quelques temps déjà suggéré que les questions de justice n’étaient pas seulement des questions matérielles et monétaires, l’interrogation affleure ici et vient questionner i) à la fois les pratiques de Hill-Myna ; ii) la quête de Nami (combien de vies doit-elle prendre pour récupérer la sienne ? Pourra-t-elle en récupérer une autre ? Ne va-t-elle pas finir par se perdre ?) ainsi iii) que la marchandisation des corps avec, notamment, le cas de la prostitution.

L’humour, ce passager clandestin

De ce qui précède, on peut déduire que Die Wergelder est un manga passablement sombre, tant les thématiques abordées et certaines scènes ne donnent pas forcément envie de rire.

Pour autant, le manga renferme quelques moments d’humour, éparpillés à différents moments. Il peut renvoyer au crêpage de chignons avec Soli Kil en chef d’orchestre (voir notamment ce moment surréaliste du chapitre 2 où elle s’en prend à Shinobu pour une histoire de baiser indirect…), aux commentaires présents lorsque Ro et Shinobu nous sont présentés (dont le ton nous ramène du côté de Halcyon Lunch), aux pensées de Ro lorsqu’il est sur l’île de Ishikunagijima ou à quelques déguisements.

(Il y a aussi l’intrusion un peu curieuse d’une « sirène » dans le récit – cela ne fait pas rire mais je ne savais pas où caser cette remarque donc je la place ici.)

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Au bonheur des dames

Une remarque pour entamer cette conclusion : Die Wergelder ne donne pas de leçons. L’intrigue n’est pas là pour nous donner les clés sur ce qui est bien ou mal. Chaque personnage incarne un point de vue et c’est au lecteur de trancher pour savoir s’il est en accord ou non avec certains personnages.

Die Wergelder est à l’heure où j’écris, ma claque de 2016. Séduit à la fois graphiquement et par l’histoire, sombre et glauque, de la série elle m’a semblé être le concentré parfait de tout ce que j’apprécie chez Hiroaki Samura. De là à dire que c’est sa meilleure série, il y a un pas à franchir, que je ne franchirai pas. Ce titre possède une beauté qui lui est propre, à condition de lire les volumes au moins deux fois pour bien situer tous les personnages qui apparaissent et ainsi mieux se repérer dans le dédale qui se dresse devant nous.

Je termine sur une ultime considération : les couvertures japonaises ne m’ont pas semblé si exceptionnelles que cela avec Jie Mao et Nami et de la couleur (rouge et bleue). La couverture de l’édition américaine est pas mal mais j’espère que, si la série sort en France, nous aurons droit à quelque chose d’autre…

N.B. : les images utilisées ici restent la propriété de Hiroaki Samura et de Kodansha Comics.

Référence : Kozma, Alicia, 2011, « Pinky Violence: Shock, awe and the exploitation of sexual liberation », Journal of Japanese and Korean Cinema 3: 1, pp. 37–44, doi: 10.1386/jjkc.3.1.37_1

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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