La Cité des esclaves – De la servitude (in)volontaire

Adapté en film live en 2014, La Cité des esclaves, est au départ une série de romans de Shinichi Okada. Depuis 2012, la série est arrivé dans l’univers du manga avec Hiroto Ooishi au dessin. Huit volumes sont sortis pour le moment en version française, le neuvième devant arriver le 12 octobre prochain.

Vous avez une villa, un char, un menhir, mais… avez-vous un esclave ?

Si l’action se déroule à Tokyo, que la ville et ses districts se déploient au fil des pages, nous n’avons pas le temps pour un petit Lost in Translation. Dès le départ nous sommes plongés dans l’univers du SCM (le C n’est pas en trop) : Slave Control Method. Il s’agit d’un petit appareil en forme d’arc-de-cercle que l’on place derrière les dents du haut. Le SCM peut être neuf ou d’occasion. Il est, en général, fourni avec un petit guide expliquant les principales règles et un site internet contient aussi des informations sur le sujet.

Depuis tout petit, on nous apprend à ne pas mettre tout et n’importe quoi dans notre bouche. Alors pourquoi y placer le SCM ? Parce qu’un tel appareil permet à une personne d’en contrôler une autre, moyennant un duel préalable entre porteurs de SCM. Le perdant devient l’esclave ; le vainqueur devient le maître. Dans la seconde position, vous verrez tous vos ordres exécutés par votre esclave… sauf si l’action ordonnée conduit à sa mort. Là le refus est possible. En dehors de cela, le « je décide et il exécute » s’applique.

Une précision, au passage : il faut avoir au moins dix dents pour placer l’appareil. Ce n’est donc pas un jeu pour les « sans-dents ». Toujours les mêmes qui ont le droit de s’amuser…

Eia et Yuga
Le duo phare de la série : Eïa et Yûga

Learning by doing (apprentissage par la pratique)

A l’instar d’un Death Note, au-delà de ce qui est écrit et des règles, il faut mettre la main à la pâte pour découvrir un peu mieux les usages possibles du SCM. Notamment :

  • Les moyens qui sont offerts de jouer avec les règles ;
  • Trouver d’autres adversaires ;
  • Si on ne porte pas le SCM on ne peut pas être localisé par les autres…

Plusieurs SCM sont en circulation dans les districts de Tokyo. Comme une rumeur qui s’amplifie leur prix peut grimper en flèche. Les SCM apparaissent comme le dernier jouet à la mode pour les jeunes (et moins jeunes) de Tokyo qui vont porter cet appareil, pour mieux sortir de leur quotidien. La Cité des esclaves nous offre différents esclaves et maîtres, faisant naître plusieurs questionnements :

  • Combien d’esclaves chaque maître possède-t-il ?
  • Comment sont-ils traités ?
  • Quelles fins servent les esclaves ?
  • Doit-il y avoir plusieurs maîtres ou, à terme, il y en aura un pour les contrôler tous ?

A travers les chapitres, les duels, les raisons des maîtres et leur rapport avec leurs esclaves… ce sont différentes personnalités qui apparaissent, différentes voies qui s’affrontent. Les personnages se révèlent quand ils donnent des ordres ou obéissent.

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La première victoire que l’on voit

Hegel is back! Born to be slave

La relation entre le maître et l’esclave convoque la figure de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770–1831) qui, dans La Phénoménologie de l’Esprit (1807), introduit la figure de la maîtrise et de la servitude (Herrschaft und Knechtschaft). Dans la lutte que se mènent deux consciences nous dit Hegel, il peut arriver que l’une capitule devant l’autre. L’aliénation survient. La conscience qui capitule devient la chose du maître et vit pour assurer la subsistance de celui-ci. On retrouve un tel schéma dans La Cité des esclaves, à ceci près qu’au moins un maître instaure avec ses esclaves une relation bien différente.

Un autre élément intéressant, par rapport à la philosophie, concerne la justification proposée dans le tome 6 au sujet du SCM. Je caricature : la société nous promet la liberté et l’égalité mais l’usage qui en est fait par les jeunes est déplorable. Aussi il appartient aux maîtres de guider les brebis égarées dans la bonne direction. Un tel propos est-il recevable ? On peut rapprocher ce qui précède de la défense de l’esclavage proposée par Aristote (in Les Politiques) : deux conditions doivent être réunies pour que l’esclavage soit juste : il doit être nécessaire (certaines personnages doivent s’occuper de certains tâches pour que les autres aient le temps libre nécessaire à leur participation à la vie politique) et naturel (certaines personnes sont nées pour être esclaves).

A la lumière de ces conditions, l’esclavage à l’œuvre dans La Cité des esclaves est injuste : il n’est ni nécessaire ni naturel : les personnes vaincues ne libèrent pas leur maître pour que ce dernier puisse participer à de plus hautes activités ; les esclaves sont contrôlés par le SCM, sans cet appareil, ils chercheraient à fuir. Comme le SCM contraint les comportements, c’est le signe que cet esclavage est injuste. Ainsi, même en recourant à une des défenses les plus célèbres de l’esclavage, le compte n’y est pas.

Dans la piscine
Tout est bon pour gagner un duel…

La manipulation des cerveaux

Au-delà du détour par la philosophie, La Cité des esclaves interroge un autre pan de l’activité humaine : les neurosciences et leurs applications. Le SCM joue en effet sur le cerveau, au niveau du circuit de la récompense et des sentiments de culpabilité pour pousser les individus vaincus à obéir aux ordres de leur maître. Le manga ne se prive pas pour nous montrer différentes scènes au fil des pages où, malgré ce qui est demandé, l’esclave ne peut que s’exécuter. Âmes sensibles, vous voilà prévenues.

Or, les développements en neurosciences sont tels que la discipline s’attache désormais à étudier les comportements, les interactions, la vie mentale. De là à penser que les neurosciences seraient un outil au service d’un projet de manipulation des cerveaux, d’action sur les individus il y a un pas… qui pour l’heure n’est pas franchie. En effet, l’applicabilité de tels travaux est pour le moment assez faible (voir Sandra Sauneron, 2009 ; Nicolas Vallois, 2014  ). On peut donc respirer et sentir le frisson nous parcourir quand on lit le manga :  nous ne sommes pas encore (?) pris dans les filets du SCM.

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Une courbe en N

Le premier tome comporte une étiquette sur sa couverture. En souvenir du tome 19 de Fullmetal Alchemist et de son étiquette Soul Eater, je ne me suis pas aventuré à essayer de l’enlever. Au-delà de son étiquette, le premier tome de La Cité des esclaves s’est révélé très percutant, il nous plonge directement dans le grand bain et je l’ai trouvé très efficace dans sa manière de procéder. Rien ne nous est épargné et le caractère cru de certains passages est renforcé par les paroles tenues. Par la suite, à partir du tome 3 (et de la plus grande place accordée à Ryûô et Yûga) j’ai trouvé la série moins innovante, moins prenante en dépit des passages accordés au chien, Zushiômaru, avant que le tome 7 n’impulse de nouveau du mouvement. D’où un intérêt pour la série qui suit une courbe en N.

Au niveau du dessin, les visages des personnages ne sont pas très détaillés, soit, mais parfois leur profil ou les vues en biais ne sont pas très réussis. On note pas mal de fonds blancs ou peu développés. Par contre la mise en scène, le découpage des cases se révèle agréable à suivre. Il y a des hauts et des bas mais l’impression globale reste positive.

La série est habilement construite, en ce qu’elle repose sur un nombre de personnages plutôt restreint, qui sont développés au fur et à mesure. Ainsi tel personnage que l’on voit à l’arrière-plan dans telle case ou que l’on croise à telle occasion peut réapparaître plusieurs tomes après, apportant sa contribution au puzzle en formation. La Cité des esclaves met ainsi en case des réseaux sociaux, une image qui change des cartographies utilisées dans les analyses de réseaux. Cela rend la série encore un peu plus amusante à suivre !

***

Pour conclure, La Cité des esclaves et son SCM nous offrent une version high-tech de l’esclavage et une nouvelle démonstration du fait que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Au fur et à mesure des tomes se déploie une intrigue efficace, qui ne manquera pas de faire réfléchir sur les avancées de la science ainsi que sur une division des individus entre maître et esclave qui a tout pour révolter… ceux qui ne sont pas dominés par le SCM. Libérez-les tous !

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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