Le Bateau–usine – Voyage au bout de l’enfer

On peut évaluer la qualité d’une œuvre à sa capacité à résister au temps, à offrir un message qui parle hier comme aujourd’hui et demain. A cet égard, Le Bateau-usine, adaptation d’un roman très documenté de la fin des années 1920 (qui vaudra quelques soucis à son auteur Takiji Kobayashi) contient de nombreux passages qui nous sautent à la figure tel un Facehugger : travailleurs exploités sur l’autel des profits, oppression, restriction des droits et libertés, travail en milieu clos, surexploitation des ressources…


Si l’histoire se déroule dans le Japon du premier tiers du XXème siècle, et replace adroitement ce qui se passe en mer dans le contexte d’alors, ce qui se déroule sous nos yeux peut aisément être élargi dans le temps et dans l’espace. La situation des révoltés du bateau-usine n’est pas très éloignée d’autres travailleurs sur la terre ferme (voir les pages 70-75) et, plus fondamentalement, ce que nous lisons apparaît comme une métaphore de la condition du travailleur pris dans un ensemble de logiques (économiques, sociales, politiques…) qui finissent par le broyer. J’ai utilisé le singulier, le pluriel serait plus juste : les travailleurs. En effet, Le Bateau-Usine n’insiste pas sur quelques individualités mais plutôt sur un groupe de 400 personnes opposées à ceux qui les oppriment et qui sont au nombre de 10.

bateau-usine

Madness? This is Kamtchatka!

Parti d’Hakodate pour la mer d’Okhotsk le Hakkô-Maru est un bateau-usine qui a pour objectif de maximiser sa récolte de crabes (principalement) pour produire des conserves et offrir de juteux profits à l’entreprise propriétaire du navire. Mais l’intendant Asakawa enrobe cela : ce travail est « d’envergure nationale », pour assurer l’autosuffisance alimentaire du Japon, montrer aux russes qui sont les plus forts… L’intérêt particulier passe pour l’intérêt général (une spécialité de « ceux qui vivent du profit » dont nous parlait déjà Adam Smith en 1776).

Dès le départ la sympathie du lecteur se tourne vers les ouvriers-pêcheurs. Une coupure apparaît entre eux et Asakawa : coupure spatiale entre le dortoir des travailleurs, le « pot à merde » et le « mess » où la nourriture et la boisson coulent à flots ; coupure sociale avec un mépris de classe effarant, Asakawa ne considérant pas les travailleurs comme des hommes d’où une violence physique et verbale qui s’exerce en permanence ; coupure « maritime » entre des travailleurs loin de leur famille, sans ressource et un intendant qui peut compter sur la présence d’un destroyer de l’empire officiellement là pour les protéger des Russes mais qui sert aussi une toute autre fonction disciplinaire ; la coupure est même présente sur le manga – vous le verrez en ôtant la couverture du volume.

Une concurrence loin d’être parfaite

Il faut récolter toujours plus de crabes : Asakawa ne peut pas se permettre de faire moins bien que les autres bateaux-usine présents dans le secteur. Il est un rouage du système, il doit faire ce pour quoi il est là. La concurrence entre les bateaux – qui ne manquera pas de dégénérer – se traduira dans le travail à effectuer : rallonger les journées de travail, les faire travailler toujours plus vite sous la menace, peu importe les conditions climatiques, mettre de nouvelles personnes au travail, jouer la concurrence entre pêcheurs, marins et ouvriers (diviser pour mieux produire)… Un schéma d’exploitation en bonne et due forme, où l’on presse la force de travail pour extraire davantage de plus-value. Les profits sont à ce prix ; toute considération en rapport avec un salaire d’efficience absente.

Certes on peut vendre à cette main d’œuvre taillable et corvéable qu’elle contribue à la grandeur de la nation mais jouer sur la fibre nationaliste ne fonctionne qu’un temps. Les corps ne sont pas inépuisables. Les exploités du bateau-usine vont peu à peu prendre conscience de leur condition et ensemble, ralentir la cadence, penser à se révolter pour que certains de leurs droits soient reconnus…

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

La révolte portera-t-elle ses fruits ? Il appartiendra à chacun de se forger son opinion, d’insérer les luttes dans les différentes logiques qui apparaissent et dans l’histoire longue des mouvements sociaux. Ce one-shot de moins de 200 pages se lit d’une traite, Gô Fujio rendant une adaptation fluide du roman, avec un coup de crayon pleinement adapté au propos développé. Pas de personnages qui sont des clones les uns des autres mais des bouilles qui ne laissent pas insensibles et la volonté de rendre du mieux possible l’environnement où ils évoluent. Ajoutons une traduction limpide de Miyako Slocombe et vous tenez entre les mains un manga qu’on ne lâche pas avant la fin et qui procure autant de plaisir au fil des lectures (3 pour ma part à l’heure où j’écris ces lignes). Pour lire un extrait, cliquez ici.

Cette adaptation du roman est doublement encadrée :

  • Le début et la fin du manga nous placent lors de la mort de Takiji Kobayashi, sa mère découvrant, en même temps que nous Le Bateau-usine ;
  • Ces pages sont elles-mêmes encadrées par i) une courte préface de Evelyne Lesigne-Audoly, traductrice du roman, qui se révèle efficace pour situer rapidement le Bateau-usine et nous donner des pistes de lectures ; ii) un commentaire éclairant de Teru Shimamura sur le roman de Kobayashi et une biographie de ce dernier (ainsi qu’une courte présentation de Gô Fujio)

La croisière ne s’amuse pas

Comme les lignes qui précèdent l’indiquent, Le Bateau-usine offre une représentation de l’exploitation, avec un manga qui s’efforce de retranscrire ce que Takiji Kobayashi voulait donner à ressentir avec son roman. Faisant appel à nos sens, à notre intellect, Akata nous propose un objet de lecture et de réflexions soigneusement agencé qui participe aux interrogations touchant l’opposition capital-travail, la logique du monde qui nous entoure, la place de la littérature en société, la défense des droits et libertés… De quoi alimenter nombre de discussions tout en faisant connaître Takiji Kobayashi aux personnes qui, comme moi, ne connaissaient rien de cet auteur.

image_bateau-usine

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s