Économie politique des capitalismes – Robert Boyer

Si vous avez pris un jour contact avec la théorie de la régulation (TR dans la suite du texte), peut-être vos yeux se sont-ils posés sur le Repères intitulé Théorie de la régulation. 1. Les fondamentaux, de Robert Boyer. A la fin de l’introduction (p. 8), l’auteur soulevait un certain nombre d’interrogations avant de terminer par un « Autant de questions qui feront l’objet du second tome du présent ouvrage. » Il aura fallu attendre une dizaine d’années (2004-2015) pour avoir cette suite (moins si vous avez acquis le premier tome après 2004).


Suite qui se présente sous la  forme d’un deux en un : Économie politique des capitalismes. Théorie de la régulation et des crises reprend le premier tome (qui constitue la première partie) et ajoute une seconde partie intitulée : « Les développements ».

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  1. Brève présentation de l’ouvrage

La TR se veut une synthèse entre l’histoire économique et les pensées marxienne et keynésienne. Elle s’est développée à partir du début des années 1970 (voir p. 325-330 de l’ouvrage pour une chronologie) et vous pouvez vous reporter à sa revue en ligne ici. Elle est guidée par un ensemble de questions dont les plus importantes se rattachent au capitalisme, pour comprendre comment ce système économique fonctionne, peut être stable pendant un certain temps puis se dérégler et connaître des crises, plus ou moins sévères, de manière endogène, parfois du fait même de son succès (e.g. le fordisme) et qui le conduisent à se transformer. Une interrogation qui n’a rien perdu de son actualité.

Pour y répondre, la TR a développé un appareillage conceptuel allant des cinq formes institutionnelles (qui permettent au capitalisme de fonctionner) au mode de régulation, en passant par le régime d’accumulation et une typologie des crises. Autant d’éléments qui sont discutés en première partie avec des contributions allant des années 1970 au début des années 2000.

La seconde partie du livre est une présentation de travaux plus récents. La théorie de la régulation s’est développée en direction de la microéconomie, de la macroéconomie, des relations internationales, de la science politique voire de la sociologie (économique notamment). Il est ainsi question de la théorie de l’action (rapprochement avec la notion d’habitus…), de la diversité des capitalismes, du changement institutionnel, de l’Union Européenne et de ses problèmes actuels, de la Chine, de la marche vers l’internationalisation des économies…

Du côté de la méthode choisie, les lignes qui précèdent indiquent déjà que la TR n’est pas une farouche partisane de la « discipline de l’équilibre » et du raisonnement en cadre parfaitement concurrentiel avec des individus aux anticipations rationnelles. Si la théorie de la régulation ne rejette pas la modélisation mathématique, elle sait aussi faire appel à d’autres outils : analyses des réseaux, emprunt à la physique-statistique… Cela lui confère une remarquable capacité d’adaptation et d’évolution, avec une logique plutôt inductive qui ne place pas l’accent sur les prédictions (voir notamment p. 195-198) ni sur les politiques économiques à suivre – ce qui n’est pas sans susciter quelques remarques (différents choix de politiques économiques ne sont-ils pas possibles au sein d’un mode de régulation ? On ne peut que garder le silence ?) qui nous conduisent vers le deuxième moment de cette revue.

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2. Discussion

Ce dernier mouvement sera organisé sous la forme de petits paragraphes, plus ou moins critiques et articulées entre eux.

D’abord on ne peut que saluer la présence d’un tel ouvrage en langue française, qui permet de disposer d’une synthèse utile, riche, qui devrait intéresser bon nombre de curieux en sciences économiques et sociales, surtout s’ils ont déjà entendu parler de ce courant lors de leur parcours scolaire. Surtout que la présence de nombreux tableaux et graphiques permet de condenser et récapituler le propos de l’auteur ce qui est pédagogique et efficace pour retenir quelques passages parfois denses. L’ouvrage permet aussi de faire le tour (rapide parfois) d’une multitude de thématiques, permettant de s’aventurer sur les effets de la libéralisation financière, les problèmes de la zone euro, les inégalités, l’environnement, la protection sociale, l’innovation, les rapports économie-politique…

Pour autant, l’architecture du livre pose question : en reprenant tel quel le premier tome et en choisissant un fil directeur assez nettement chronologique, le propos laisse à penser que les fondamentaux de la TR n’ont pas été remis en question au fil du temps et empêche de hiérarchiser les apports intervenus depuis les origines jusqu’à nos jours. Un exemple : la question écologique se trouve évoquée en deuxième partie comme une possible 6ème forme institutionnelle. Pourquoi ne pas avoir inséré cela en première partie ? Plus généralement, il est dommage que ne figure pas un retour réflexif sur l’évolution des concepts au cours du temps et ce que cela modifie au sein du courant régulationniste.

De plus, si le propos tance l’économie mainstream pour la maigre place réservée à l’histoire, on ne peut pas dire que l’on soit mieux servi avec l’ouvrage, où les mentions à « l’histoire longue du capitalisme  » sont rarement accompagnées de références ou alors celle du seul Fernand Braudel (rien de nouveau à signaler après lui ?). Idem au sujet de la sociologie ou à propos de certains concepts où des noms d’auteurs sont évoqués sans que l’on ne rentre trop dans les détails (exemple : la notion de bloc hégémonique). La présentation est parfois rapide et, à certains moments, les références tournent souvent autour de Robert Boyer (et de ses co-auteurs).

Enfin, on reste sur sa faim dans la confrontation de la TR à l’économie mainstream (micro’, macro’, économie internationale…). Bon nombre d’insuffisances de la microéconomie de base sont pointées, tout comme celles de la macroéconomie nouvelle classique mais cela passe sous silence nombre de travaux contemporains mettant l’accent sur le rôle des institutions (ils sont évoqués en conclusion, rapidement), et levant plusieurs hypothèses du modèle de base, atténuant le fossé entre les courants et posant la question de leur rapprochement/hybridation. Aussi, les critiques portées manquent parfois leur cible (surtout que la TR semble rejoindre l’économie mainstream dans sa compréhension de la main invisible chez Adam Smith ce qui est agaçant). Peut-être cela aurait-il rallongé un ouvrage déjà dense de 324 pages aussi cette option sera peut-être explorée dans un autre livre ou par un autre auteur.

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3. Conclusion

En dépit des critiques qui précèdent l’ouvrage de Robert Boyer, Économie politique des capitalismes, fait partie de ceux qu’il faut lire, ne serait-ce que pour aller au-delà des présentations, parfois très superficielles, qui sont données de la théorie de la régulation. Travail de  synthèse remarquable, ardu et dense par endroits, il ne pourra que stimuler intellectuellement celles et ceux qui veulent comprendre, critiquer le capitalisme en leur proposant un certain nombre de thèses et d’explications permettant de saisir tout à la fois comment ce système se reproduit et se modifie. Comprendre pour, éventuellement, lui commander, voilà qui n’est pas sans nous ramener vers Francis Bacon et son Novum Organum.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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