Ryuko – Par-delà bien et mal

« On n’acquiert pas le pouvoir avec
l’honneur et la loyauté. Apprends à
défendre tes intérêts avant tout. »
(Garyu, père de Ryûko)

Alors que sonne la mi-novembre, cette semaine est marquée par la parution du premier volume de Ryuko, de Eldo Yoshimizu, aux Éditions le Lézard Noir. Avec sa couverture accrocheuse, son trailer hypnotique et ses motos qui filent aussi vite que les balles tirées, la série fait une entrée fracassante dans mon top 5 de l’année 2016 et fera, je l’espère, de même dans le vôtre.

Synopsis éditeur :
Suite à un coup d’État de l’armée rebelle, le royaume de Forossyah, qui dominait la mer Noire, disparaît sous les flammes. Ryûko, boss d’un clan de yakuzas dont les activités s’étendent jusqu’au Moyen-Orient, se voit confier la garde de Barrel, la fille du roi, qui vient à peine de naître. Dix-huit ans plus tard, Barrel a grandi et veut prendre son envol, mais sa bienfaitrice voit ses caprices d’un mauvais œil. Un jour, le QG du clan de Ryûko à Forossyah subit un assaut de l’armée. Là, des vérités éclatent au grand jour, notamment au sujet de la mère de Ryûko, censée être décédée, et vont conduire la jeune femme à se rendre au Japon pour en savoir plus…

Le rouge et le noir

Avant même de commencer à parcourir les six chapitres qui s’offrent à nous, la couverture interpelle : la parcourir nous fournit déjà nombre de renseignements sur ce qui nous attend au fil des pages.

ryuko-couverture

Outre les dessins de Eldo Yoshimizu, l’œil est attiré par la présence du rouge. Pas seulement parce que c’est une couleur chargée de sens – à laquelle Michel Pastoureau a, du reste, récemment consacré un ouvrage (Rouge. Histoire d’une couleur) –, mais parce que le rouge irrigue toute la couverture. Le rouge et ses variations partent des cheveux de Ryûko, de son ombre et de celle de la Kawasaki pour glisser sur la tranche et donner ses lettres rouges au titre avant de poursuivre leur aventure et, cette fois-ci, d’encadrer les cinq lettres de Ryuko, tout en laissant la jeune femme intacte.

Les deux faces de la couverture sont aussi instructives, par le jeu qui se déploie autour du personnage : assis sur une moto/debout avec deux armes ; un mince sourire sur les lèvres/des larmes dans les yeux ; un fond blanc/un arrière chargé d’appareils en plus de la présence de Barrel et Sasori – qui ne fait pas dans les marionnettes. Il n’y a pas de synopsis, mais les images figurant derrière Ryûko le fournissent : il sera question de poursuites, d’armes, d’action, de larmes et de femmes.

Digression : la toute fin de l’ouvrage m’a aussi interpellé, grâce à la présence d’une remarque qui est plutôt rare dans les tomes que j’ai pu lire : « Certaines onomatopées faisant partie intégrante du dessin n’ont intentionnellement pas été traduites. » L’occasion d’évoquer le fait que Eldo Yoshimizu a lui-même refait certaines onomatopées pour la version française.

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Ryûko fait son entrée dans une rame de métro !

Mouvement perpétuel

Ce premier tome met à l’honneur le mouvement : les déplacements géographiques sont à l’honneur (on passe de la mer Noire au Japon, avec un crochet par l’Afghanistan) ; les personnages sont toujours dans le feu de l’action. Pas de temps à perdre à les voir dormir. Les pauses sont rares. Les journées défilent, toujours bien remplies. Dans l’univers yakuza ce n’est sans doute guère surprenant mais Ryûko et les siens doivent s’adapter à ce qui se passe autour d’eux, aux réactions qu’ils déclenchent.

Cette importance accordée à ce qui va ou est en train de se faire se retrouve bien évidemment graphiquement, dans le rendu des personnages, les variations proposées mais aussi dans le découpage. Ryuko ne se compose pas d’une suite de cases carrées. Outre les pages immaculées et celles où le noir domine, l’histoire avance avec des cases dont les limites ondulent, taquinent la diagonale. Surtout les éléments présents dans les cases débordent du cadre, pour mieux se mêler à la suite. Á cet égard, l’ouvrage me fait penser à ces livres pour enfants où l’on pouvait tirer une languette, déplier les pages et voir le dessin se déployer… (je précise à toutes fins utiles que cela n’implique nullement que Ryuko soit un livre pour enfants)

Outre le découpage des cases, la précision apportée au rendu des véhicules, immeubles, hélicoptères, armes, intérieurs… qui parcourent les chapitres ne passe pas inaperçue. Le détail est également présent du côté des personnages, même si Ryûko et d’autres personnages féminins (Barrel, Sasori , Tatiana) ont un visage plus épuré – bien que pour Ryûko cet élément soit nuancé par tout le jeu que l’auteur installe avec ses cheveux –, qui, par certains aspects, m’évoque les personnages féminins que l’on trouve dans l’univers de Leiji Matsumoto. Pour les hommes, Nikolaï m’a fait l’impression d’être, physiquement, un croisement entre Umibōzu de City Hunter et le Colonel Shikishima de Akira.

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Le passé va-t-il dévorer l’avenir ?

Ryuko est l’histoire d’une recherche, d’une quête. Le grand mouvement qui met tout en branle est guidé par Ryûko, à la recherche d’une mère censée être disparue. Cela nous permet d’osciller entre passé et présent. Le passé, un compagnon de route inévitable : il hante certains personnages, d’autres veulent le comprendre, ou comprendre celui de personnes qui leur étaient proches, afin de saisir certains éléments et peut-être nourrir des regrets. Les allers-retours temporels sont fréquents, qui permettent ainsi de donner toute son épaisseur au récit.

Voir ces personnages s’affairer, à la recherche de réponses à leurs questions donne l’impression qu’ils sont déracinés. Prêts à tout pour arriver à leurs fins, qui doivent trouver leur place, savoir si celle qu’ils occupent est la bonne. Derrière la façade offerte aux autres se cachent des blessures profondes. Les personnages souffrent et parfois la mort pourrait être une libération… qui leur est refusée.

On l’aura compris, le récit est animé, aussi vivant que les personnages dessinées par Eldo Yoshimizu et il prend son essor à travers des échanges brefs. Pas de longs discours dans la série – le temps est un luxe dont ne disposent pas les personnages – mais des phrases courtes, ciselées pour dire l’essentiel en peu de mots et compléter ce que les dessins nous apprennent. La complémentarité dessin/dialogue est bluffante, l’immersion dans le récit est totale.

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Ryûko et l’armée soviétique : toute une histoire…

La femme à la moto – Noctiluca scintillans

Si elle n’était pas entourée, Ryûko partagerait quelques points communs supplémentaires avec une certaine Beatrix Kiddo. Comme elle, son histoire s’écrira en deux volets. Au terme du premier, Ryuko nous entraîne dans un monde sans foi ni loi où les femmes et les hommes doivent lutter pour leur existence et pour trouver des réponses à leurs interrogations. Pas de méchants et de gentils. Tout se passe comme si Eldo Yoshimizu laissait carte blanche à ses personnages pour qu’ils décident de ce qu’ils vont faire et être. La seule envie à la fin de ce volume c’est de vite avoir le second entre les mains, pour connaître la destination finale de tout ce petit monde. Une vraie réussite.

(Et si Ryûko vous manque déjà, vous pouvez la retrouver, comme signalé par ici, dans le clip de Lepers & Crooks : Her Kiss.)

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P.S. : les illustrations présentes ci-dessus sont purement illustratives et demeurent la propriété de Eldo Yoshimizu et des Éditions le Lézard Noir.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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