Altaïr – Si vis pacem, para bellum ?

« C’est très noble de ta part de voler au
secours de tes amis en détresse. Mais ce
n’est pas la priorité d’un général. »
(Khalil Pacha à Mahmud)

La fin 2016 et ce début d’année 2017 mettent Altaïr à l’honneur : le tome 14 sort en France ce mercredi chez Glénat et on a appris il y a peu qu’une adaptation animée par le studio Mappa débuterait cette année. Profitons donc de ce « climat » pour faire le point sur les 14 volumes en abordant succinctement quelques grandes lignes d’un manga qui confirme volume après volume qu’il fait partie des meilleurs de sa catégorie. Attention car les lignes qui suivent peuvent révéler certains moments de l’intrigue.

7 tomes petit.jpg

8-a-14-petit
Á noter que la jaquette du tome 14 est en vrai un petit peu différente : le rectangle clair n’est pas présent

Tugrul Mahmud a (quasiment) tout d’un grand

En septembre 2014 paraissait en France le premier tome de Altaïr, manga de Kotono Katô. Depuis, l’histoire a avancé – la série est toujours en cours sur l’archipel nippon, avec 18 tomes sortis pour l’instant – et le moins que l’on puisse dire, c’est que Kotono Katô a su construire une intrigue de premier plan qui offre au lecteur une aventure tout à la fois grande, belle et triste (parfois).

Schématiquement, les 14 premiers tomes de Altaïr peuvent être divisés en trois parties :

  • Introduction : le premier tome, qui permet de présenter quelques grandes figures de l’intrigue, les tensions naissantes et, déjà, les actions entreprises par Mahmud pour éviter la guerre.
  • Chuter pour mieux rebondir : du second au début du tome 8, Mahmud est rétrogradé. Il va alors voyager, « voir, observer et apprendre davantage », découvrir des pays étrangers, mûrir,  pour regagner son rang de pacha tout en gagnant des compagnons de route et en rendant quelques services à son pays.
  • Arrêter l’offensive du Baltrhain : du tome 8 au tome 14, la grande guerre roumélienne se précise et Mahmud va devoir dégager une voie à l’armée Türke pour affronter l’empire, trouver des alliances, combattre et infliger à l’empire une défaite qui n’est pas sans conséquence.

On s’en rend compte à travers les péripéties de Mahmud et de son aigle, Iskender, Altaïr est un manga du mouvement. Mahmud va parcourir la Türkiye, s’aventurer au nord, à l’est, au sud… mais pas (encore) à l’ouest, territoire de l’empire Baltrhain. Ses voyages sont toujours l’occasion d’apprendre quelque chose sur le monde qui l’entoure, de faire des rencontres, de résoudre des problèmes. En effet, contrairement au prince Arslan (The Heroic Legend of Arslân), Mahmud a déjà de très bonnes bases en stratégie et en combat. Son entourage (principalement constitué de Cyrus – un espion türk –, Abiriga – en provenance de Vénédik, il fait la liaison entre la cité et la Türkiye – et Erbach, un mercenaire) est là pour l’accompagner, l’aider si besoin mais pas pour décider à sa place. Et on voit au fil des tomes que Mahmud apprend, retient les leçons de ses erreurs et parfois retourne les armes de son adversaire contre lui. La fin du tome 13 et le tome 14 sont éclairants à ce sujet.

S’il a encore besoin d’être (un peu) dégrossi il n’en demeure pas moins un élément précieux pour la Türkiye. Un élément marqué par la guerre alors qu’il était petit, une guerre qui opposait (déjà) Türkiye et Baltrhain et qui a emporté toute la famille du garçon. D’où sa volonté farouche de protéger les siens et de défendre son pays.

altair

Le choc des titans : le loup contre le lion

Le personnage principal et tous ceux qui l’entourent sont pris dans le même tourbillon : celui de la grande guerre roumélienne. Un conflit d’ampleur, qui nous éloigne de toute  vision idéalisée des relations internationales et qui oppose deux approches : la force et la volonté d’expansion d’un côté contre le commerce, l’économie et la protection de son territoire du côté de la confédération anti-impériale. Altaïr le montre : le commerce ne suffit pas pour adoucir les mœurs et assurer la paix globale. Les conditions ne sont pas réunies pour que le « doux commerce » de Montesquieu opère.

Certes entre les deux grands, il y a la place pour d’autres approches, de la part de nations qui ne sont pas aussi puissantes qu’eux mais qui, par leur position, leurs réseaux, leur pragmatisme, se révèlent très précieuses et sont un point de passage obligé pour la stratocratie (gouvernement militaire) de Türkiye afin de constituer une alliance contre l’empire. Et même au sein de chaque État différentes tendances s’expriment : l’unité n’est jamais acquise ni totale et doit constamment faire l’objet d’un investissement, d’un travail d’entretien en Türkiye comme à Phoenicia ou Florence et même au sein de l’empire ! Á cet égard, les échanges entre Zaganos Pacha et Tesisat Kapi Sarja dans le tome 5 (22e fasil) ou celui entre le duc Eisenstein et le premier ministre du Baltrhain, Virgilio Louis, dans le tome 9 (46e fasil) sont éclairants sur le fait qu’une même situation peut faire l’objet de visions complètement opposées.

Ajoutons également que la guerre se déploie sur plusieurs niveaux : outre la dimension militaire (et logistique), les dimensions politique (gérer la vie en commun), économique, géographique (l’importance des cartes, du relief…), historique (l’empire revendiquant l’héritage d’un empire passé pour justifier ses annexions) voire culturelle (à un moindre niveau) interviennent et font de la grande guerre roumélienne un fait social total qui, pour paraphraser Marcel Mauss, met en branle la totalité de la société et de ses institutions.

Enfin le conflit comporte son lot de morts, parfois évitables, ses lendemains qui chantent (ou non). On voit aussi des interrogations se faire jour chez quelques soldats, qui interrogent la légitimité de leurs actions. Sur tous ces points le tome 14 développe des voies entr’aperçues auparavant et conclut de bien belle manière ce que l’on pourrait appeler le cycle de Cielo.

lerederik-et-garad
La nièce de l’empereur Goldbalt XI : Lerederik, accompagnée de son bras droit, Garad

Jeu d’échecs et interactions stratégiques ou un prêté pour un rendu

Les stratégies déployées font partie des points forts du manga. Altaïr est un manga du coup et du contre-coup. L’importance accordée au jeu d’échecs par le ministre Virgilio Louis en est une des manifestations, comme les pièces qui tombent symbolisent tel ou tel événement. Contrairement à ce qui peut se passer dans The Wire, ici nous n’avons pas une explication détaillée de toutes les pièces, mais on situe rapidement qui est qui.

On voit à quel point il importe d’anticiper ce que va faire l’autre, d’agir en tenant compte des actions passées et à venir pour avoir la meilleure stratégie possible. Complots, coups fourrés, duperies (pensons aux déguisements utilisés pour passer outre, comme le déguisement de Mahmud et des siens en femmes) nous apparaissent ainsi au fil des pages et donnent une véritable dynamique aux actions des pays, des personnages. De ce fait, alors même qu’un conflit a lieu il n’est pas rare qu’un autre ait lieu ailleurs ou se prépare. Les coulisses et ce qui se joue loin du champ de bataille ont une importance primordiale. Du côté de Virgilio Louis comme de Zaganos Pacha (jeune pacha Türk adepte d’une ligne dure) ou Mahmud nous avons l’occasion de voir des personnages qui pensent plusieurs coups à l’avance.

Ainsi les capacités d’anticipation, d’adaptation, à trouver le moyen le plus efficace de porter un coup à l’adversaire (ça ne pas passe pas toujours pas une confrontation directe) ou à leurrer l’ennemi sont centrales. Et l’on peut voir un principe simple se déployer, qui traverse les tomes à différents niveaux (pays, lors d’une bataille…), et qui fait même l’objet d’un enseignement à un futur dirigeant du Balta (cf. tome 10) : « Attirer l’attention sur l’avant et frapper par l’arrière. Voilà les méthodes habituelles de l’empire. »

mahmud-et-les-morts
Une de mes images préférées du manga

Comme un poisson dans l’eau

Altaïr offre une belle illustration du fait que les œuvres sont souvent le produit du parcours de leur auteur : Kotono Katô a étudié l’Histoire tout en se spécialisant dans celle de la Turquie. Des études qui se ressentent à la fois dans le vocabulaire (divan, kubbe alti, binbashi, la fête Sheker Bayram…) et le choix du pays d’origine de Mahmud, (avec les nombreux détails et schémas fournis pour comprendre le fonctionnement de la Türkiye). Systématiquement, les termes nouveaux font l’objet d’une note de bas de page.

Mais la mangaka ne s’arrête pas là et va puiser dans d’autres pays du bassin méditerranéen : l’Espagne, l’Italie (notamment Venise, Florence…), la France (la capitale du Baltrhain a des allures de Mont-Saint-Michel) entre autres, se retrouvent au fil du récit, tout comme des références à l’art européen (par exemple on peut voir une esquisse renvoyant au tableau de Hyacinthe Rigaud : Louis XIV en costume de sacre). On note aussi la présence de termes allemands, on entrevoit l’empire chinois : la mangaka construit son œuvre en s’appuyant sur de nombreuses références sans jamais qu’une impression de surcharge n’émerge. Le tout est harmonieux et Kotono Katô avance sans peine entre les différents théâtres d’opérations : les enchaînements sont fluides, des détails nous sont fournis sur les lieux, les armes (cf. notamment le tome 14), tout comme de nombreuses cartes parcourent le récit pour que l’on se repère sans difficulté.

Cette grande diversité permet de voir différents paysages, différentes architectures. Les passages à Vénédik, notamment, sont l’occasion d’en prendre plein les yeux et de partager l’émerveillement de Mahmud. Comme nous sommes au niveau du dessin, j’en profite pour chipoter : lors des combats, on ne se rend pas toujours bien compte du nombre de soldats en présence (plusieurs milliers, parfois plusieurs dizaines de milliers).

Du côté des tomes on ne peut qu’apprécier les jaquettes de la série, qui deviennent de plus en plus belles au fil des volumes. Qui plus est, chaque rabat de jaquette nous présente un personnage de la série en couleurs. Le dessin de l’auteur évolue quelque peu au fil des tomes sans qu’il n’y ait  de grands bouleversements pour autant : le trait gagne en précision. Á noter, côté traduction, des changement ont lieu : Fédoua Lamodière a été remplacée pour les tomes 12 et 13 par Karine Rupp-Stanko (des changements ont aussi eu lieu du côté de la personne en charge de la correction) : l’orthographe de quelques noms est modifiée mais la clarté du propos est toujours de la partie.

mahmud-a-venedik
Iskender et Mahmud arrivent à Vénédik !

Une épopée en devenir

Altaïr fait partie de ces mangas qui font voyager sans bouger de chez soi. La diversité des paysages, des habits, des cultures, des stratégies qui se déploient font tourner la tête en même temps que nous voyons une multitude d’activités : guerre, commerce, secte (Röd Orm), fêtes, théâtre, repas… Il y en a pour tous les goûts. Lecture plaisante et entraînante, le manga nous offre une intrigue riche sans jamais se perdre ou tomber dans la facilité. Première série de Kotono Katô, Altaïr est une épopée en cours et un coup de maître.

P.S. : les images présentes ici sont uniquement là à des fins illustratives et sont la propriété de Kotono Katô, Kôdansha et des éditions Glénat.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s