Les Fleurs du Mal – Alchimie des plaisirs et des peines

« Je dédie ce manga à tous ceux
qui souffrent ou qui ont souffert
des tourments de l’adolescence… »
(Shûzô Oshimi)

Première des séries attendues au premier trimestre 2017, Les Fleurs du Mal débutent en trombe en proposant deux premiers tomes fascinants. Transmutant une partie de son expérience passée en manga, Shûzô Oshimi nous offre une plongée dans le monde de l’adolescence dont on n’a aucune envie de ressortir. Que viennent vite les 9 tomes suivants !

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Spleen et Idéal

Un collège dans une ville japonaise de province. Des collégiens en classe. Un devoir de mathématiques rendu. Des notes, bonnes et moins bonnes. Une journée normale a priori. Pourtant dès le premier chapitre la tranquillité, la banalité apparentes s’effritent : Les Fleurs du Mal de Baudelaire (en traduction japonaise) apparaissent et suscitent quelques bavardages ; une élève traite son professeur de « sale cafard » juste après lui avoir dit « ta gueule » ; les affaires de sport d’une fille de la classe sont dérobées.

Ces événements placent au premier plan trois personnages : Takao, jeune collégien lecteur de Baudelaire qui dérobe les affaires de Nanako – son « ange », dont il est secrètement amoureux –, et Sawa, qui aime bien employer les mots « cafard » et « pervers » en plus de savoir que Takao a volé les affaires de Nanako. C’est le début d’un pacte entre Sawa et Takao : elle ne dira rien pour le vol des vêtements en échange de quoi ils se retrouveront après les cours pour parler, entre autres choses. Le fait que Takao sorte ensuite avec Nanako ne changera pas la donne : Sawa restera présente et c’est à un curieux ménage à trois que nous allons assister, bien loin de tout triangle amoureux banal.

En effet, la lecture des deux premiers tomes interpelle par le caractère non prédictible des personnages, de leurs interactions, de leurs paroles. Tout est possible. Les personnages ne sont pas figés dans un seul rôle, ils sont pluriels. Leur psychologie est travaillée par l’auteur, offrant par là une profondeur, une épaisseur et, parfois, une noirceur qui confèrent un caractère réaliste à ce que nous lisons et voyons. Sentiment renforcé lorsque l’on découvre, via les propos de Shûzô Oshimi, qu’il s’est inspiré de sa propre expérience pour certains décors, personnages des Fleurs du Mal.

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Sawa derrière Takao en classe

Envie d’évasion

La ville où se déroule l’intrigue, Hikari, symbolise l’inconfort des personnages principaux : entourée de montagnes, sans grande distraction (à part la librairie qu’affectionne Takao), elle n’offre aucune échappatoire. On peut toujours se balader dans un parc mais l’horizon demeure bouché. Qu’y a-t-il au-delà ? Voilà ce que Sawa (dont on peut noter que c’est elle qui figure sur la couverture et la jaquette du premier tome et non Takao) veut explorer avec Takao, voir l’autre côté de la montagne, se trouver de l’autre côté du miroir. Ce qui se déroule sous nos yeux nous fait éprouver la même chose qu’en lisant La Fille de la Plage.

Le quotidien est alors un combat. En plus du lieu, le comportement de ceux qui entourent le trio principal incite à se positionner en retrait, dans les marges : la « foule » est capricieuse, lunatique, prenant pour argent comptant le moindre propos lâché. Il faut trouver son refuge : la vraie Nanako n’est pas la fille mature que les autres pensent connaître ; Sawa affiche son mépris pour les autres et parle peu, stigmatisée, elle retourne le stigmate dont elle est victime sur les autres ; Takao lui ne fait pas de vagues, se réfugie dans la lecture (Baudelaire, Dick, Kaneko…), a des livres partout dans sa chambre et a parfois tendance à déballer ce qu’il sait sans qu’on lui l’ait demandé (avec Sawa et Nanako) sans qu’il soit forcément question d’arrogance.

La rencontre entre Sawa et Takao est l’occasion de rompre avec la personne qu’ils sont devant les autres. Cela se traduit dans leur apparence : quand Sawa est avec Takao elle enlève ses lunettes ; à d’autres occasions elle aura des vêtements sombres, contrastant avec ceux, plus clairs, de son partenaire ? victime ? Et ils se lâcheront (progressivement et non sans quelques hésitations chez Takao, des ruptures passagères) pour atteindre un sommet à la fin du tome 2 avec une planche éminemment symbolique.

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Nanako entourée des pensées de Takao

Bas les masques !

« Je veux juste être normal… » dira Takao à Sawa qui se fait fort de lui arracher son masque. Sacré programme ! Á mes yeux, Les Fleurs du Mal déconstruisent la notion de normalité. Personne n’est normal au sens où il y aurait d’un côté les normaux et de l’autre les déviants ou les pervers, d’un côté les bons de l’autre les mauvais (1). La frontière se recompose (cf. la salle de classe et l’accueil réservé à Takao) : le « normal » et le « déviant » sont une affaire de points de vue, de normes qui évoluent.

Alors que l’adolescence est une période où les individus « se cherchent », Les Fleurs du Mal apportent un éclairage des plus précieux sur le monde scolaire et les relations qui s’établissent entre les individus. L’identité qui se forme peut être blessée, chahutée parce que la perception dont on fait l’objet est mouvante, parce que les mots échangés peuvent être durs (une dimension du reste bien restituée par la traduction de Thibaud Desbief où les propos savent être cinglants et claquer sur les personnages comme un fouet). Il y a de la souffrance qui s’exprime ou qui se tait et on ne peut qu’être happé tout entier par cette œuvre.

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De Profundis Clamavi

Le manga Les Fleurs du Mal a démarré deux ans et demi avant Dans l’intimité de Marie ce qui explique que le dessin de l’auteur soit moins détaillé dans ces deux premiers tomes, que les proportions ne soient pas toujours justes (jambes/reste du corps) mais peu importe. L’univers qui se construit et le soin apporté au traitement des personnages nous font terminer sur une urgence : celle de connaître la suite. Takao déclare au début du tome 2 que la lecture des poèmes de Baudelaire a totalement changé sa vision du monde : le manga de Shûzô Oshimi pourrait bien avoir le même effet sur nous.

(1) Élément que mentionne du reste Shûzô Oshimi en page 172 du tome 1 : « Il n’empêche, à des degrés différents, on a tous une part de perversité en nous. »

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N.B. : Les images présentes dans cet avis ont uniquement un but illustratif. Elles demeurent la propriété de Shûzô Oshimi, Kôdansha et des éditions Ki-oon.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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