Tokyo Kaido, vol.1 – Les enfants perdus de Minetaro Mochizuki

« Ouais, j’ai envie de mourir et en même
temps je ne veux surtout pas mourir…
c’est ça qui est dur… »
Hashi

« On est tous dépendants à quelque
chose,
que ce soit de l’amour-propre
ou le désir de
se faire remarquer… »
Kenichiro Tamaki

Á quoi tient l’intérêt pour une œuvre ? Parfois il suffit de quelques instants pour avoir envie d’en lire une. Le temps d’un trailer, comme celui de Tokyo Kaido. Cette impression d’avoir une série double, qui nous ouvre sur plusieurs niveaux de lecture et de ressenti m’a frappé dès le visionnage. Elle ne s’est pas dissipée après lecture comme les lignes qui suivent tentent de l’expliquer. Il pourrait bien s’agir d’une des (voire de la) séries de l’année.

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Épurer et ne conserver que l’essentiel

Premier point qui m’a interpellé : l’absence de cartouches. Hormis quelques rappels au début de certains chapitres, il n’y a pas d’éléments narratifs ou descriptifs pour nous guider. Ce n’est pas nécessaire. Les propos des personnages et les informations sur un bâtiment, un vêtement… sont des repères suffisants. Les transitions sont alors gérées par des changements de points de vue, Minetaro Mochizuki n’hésitant pas à recourir, de temps à autre, à une vue subjective. Procédé d’autant plus efficace pour éprouver la situation de certains personnages, ce qu’ils voient et ressentent ou vont ressentir.

Á ce premier élément s’ajoute le petit nombre de cases présentes sur une page : la plupart du temps, 4 ou 5. Le déroulement d’une scène implique alors que le lecteur recompose son ambiance, ses enchaînements, pour combler les « vides » laissés à dessein par l’auteur. S’ajoute aussi l’appréhension du temps qui se déploie entre les cases : il se dilate ou se rétrécit au gré de l’intrigue.

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Hana de retour chez elle, à la clinique

Ce qui précède a d’autant plus d’importance étant donné le style graphique de l’auteur. Si je n’ai lu de Minetaro Mochizuki que La Dame de la chambre close et le début de Dragon Head, on note des continuités et des changements : soin apporté aux objets, à ce qui entoure les personnages. Si Tokyo Kaido n’est pas un manga minimaliste, on ressent que l’auteur a une volonté de ne retenir que ce qui est fondamental, essentiel. Cela fait écho au petit nombre de cases sur chaque page, qui le conduisent à sélectionner les moments qu’il nous donne à voir et ceux que nous devrons imaginer. D’où un important travail de mise en scène de l’image, de composition de cette dernière, de jeu sur les angles de vue…

Enfin, au fil des cases et des pages on ne peut qu’être frappé par l’immobilisme suggestif mis en place par l’auteur. Sauf lors de rares passages les cases contiennent les personnages, l’environnement qui les entoure, rien de plus : aucun trait ne vient s’ajouter pour suggérer un mouvement. Mais cet aspect figé (qui se joue aussi dans l’absence de dialogue), paradoxalement, rend les personnages plus vivants encore dans l’esprit du lecteur.

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Le sens du placement des personnages et de leur corps

Surveiller et guérir

Tokyo Kaido : la ville japonaise (du reste peu présente dans ce volume) précède un terme renvoyant, en français, à « l’enfance difficile » (ainsi qu’à « anormalement large » mais je préfère écarter cette signification). Il est effectivement question de jeunes personnes qui ont des « problèmes ». Combien sont-ils exactement ? Nous ne le savons pas. Où sont-ils ? Dans une clinique, la Christiana Clinic. Que font-ils ? Ils sont suivis, bénéficient de traitements et d’un suivi psychologique. Qui sont-ils ? Des êtres humains avant d’être des patients souffrant de « maladies » liées au cerveau.

Cet étiquetage donnent naissance à des identités lésées car mises à distance : les patients vivent à la clinique, leur famille n’apparaît qu’indirectement et marginalement. Si un gardien moustachu, Bibi, qui joue du nunchaku veille à ce que tout se passe bien, certains patients peuvent sortir mais leurs escapades ne sont pas couronnés de succès : Hashi se fait tabasser car il dit ce qu’il pense (coproduisant ainsi l’exclusion dont il souffre) ; Hana (dont la bague qui change de doigt au fil des chapitres m’a intrigué) est victime des regards et de gestes déplacés car elle a des orgasmes en public. Où l’on retrouve une thématique déjà soulignée dans une autre série du Lézard Noir : les individus qui ne rentrent pas dans les cases ont-ils leur place dans la société ? Ont-ils seulement une place ? Car marquer la différence, c’est imposer une reconnaissance, une identité dont on peut ne pas vouloir ce qui entraîne une volonté d’isolement explicitée, notamment par Hana, qui ne veut plus être acceptée par les autres mais « ignorée par la Terre entière » (p. 163).

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Le cri de Minetaro Mochizuki

Leur « guérison » passe alors par la science médicale. L’evidence-based medicine et le principe essai et erreur feront le salut des patients en mettant en évidence l’origine de la maladie et en proposant une solution (traitement, opération…) adaptée. Mais les connaissances disponibles ne sont pas au même stade selon les cas. La recherche doit progresser. Il faut alors lever des fonds d’où une mise en scène et en images des patients qui ouvre le volume et qui devrait ouvrir le portefeuille des donateurs. Pour autant, l’indécision fondamentale vient frapper à la porte : Hashi pourrait être guéri, avec 50% de chances de succès. Pile ou face.

La forêt et l’autre côté du miroir

Un spectre hante Tokyo Kaido : le spectre du cyprès. On en rencontre au détour des routes, pas loin de la clinique. Une présence fortuite à première vue mais qui prend des allures inquiétantes. La forêt de cyprès devient un objet d’angoisse comme l’obscurité dans Dragon Head ou la spirale dans la ville de Kurouzu. Se perdre ou non dedans ? Qu’y a-t-il au-delà ? S’y rendre est-ce emprunter la voie des jeunes de Black Hole ? Hideo y est parti avant d’en revenir, blessé ; Hashi n’aime pas les cyprès menaçants.

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Hideo « David Dunn » Stewart ou ma page préférée du volume

Le contraste entre l’obscurité de la forêt et la clarté du reste de l’environnement – comme celui entre les pages noires du manga de Hashi et celles, blanches, du reste du volume –, recoupe différentes oppositions (intérieur/extérieur, connu/inconnu, nature/construction, confiance/peur…) mais le plus intéressant concerne l’espace qui constitue la jonction entre les deux espaces. Sur ce seuil entre deux mondes se déploient nombre de moments singuliers dont le plus important est peut-être l’échange entre Tamaki, Hideo et Hashi. Se trouve alors évoquée le fait que la guérison est en eux avant de se trouver dans des médicaments. « Arrête de te faire du mal et accepte-toi tel que tu es, tout entier. C’est probablement la seule solution » dira le Dr Tamaki.

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Nuit étoilée

Mise en abyme

Un double processus se déploie. D’abord à travers le manga dans le manga : celui de Hashi qui concrétise, sur le papier, sa condition. Alors qu’il a du mal à se confier, à se raconter, à avoir des interactions paisibles avec autrui, son manga Tokyo Kaido parle pour lui. On y découvre son histoire et par une montée en généralité, celle de ses camarades de la clinique. Ou comment le manga raconte le manga différemment.

Surtout, à travers les remarques que fait Hashi sur sa création (les gens n’aiment pas les mangas comme le sien, il n’y arrivera pas…) et au fil des pages, on en vient à se dire que Minetaro Mochizuki parle aussi de lui et nous livre, en même temps qu’il explore dans Tokyo Kaido, une partie de son être. On peut alors voir sous un jour nouveau les particularités de Hashi et des autres patients : oubli, jouissance, se croire indestructible, être dans son monde, dire ce que l’on pense… on retrouve certaines qualités présentes chez les enfants, qu’ils perdent en grandissant. Parce qu’ils refusent de grandir ils se voient ainsi marginalisés. Parce qu’on refuse de correspondre à un « rôle » on se trouve mis en marge.

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Tokyo Kaido, le manga de Hashi

« Encore une fois je me laisse aller à faire des étoiles trop grandes. » (Vincent Van Gogh, Lettre à Émile Bernard – 26 novembre 1889)

J’ai lu ce premier volume trois fois de suite. Pourquoi ? Parce que chaque lecture me laissait l’impression que je découvrais de nouveaux éléments. Incommensurable, Tokyo Kaido l’est. Et si le manga nous donne à voir des « enfants prodiges » on ne peut s’empêcher de remarquer que les personnes qui les entourent ne sont pas nécessairement plus « normales » et, qu’au fond, que la normalité n’existe pas. Cet accent placé sur la difficulté à créer des liens, les problèmes de confiance en soi (Selbstvertrauen) et tout ce qui en découle inscrive pleinement le manga dans la thématique reconnaissance/méconnaissance. On termine alors la lecture frappé d’une certaine indétermination : on a souri, ri parfois, il y a eu des passages bien plus sérieux, presque tristes. Cette palette de sentiments, à l’image de la palette des couleurs dont dispose le peintre dessine une série fascinante à plus d’un titre, conservant tout son mystère et son attrait pour la suite que l’on attend de pied ferme.

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Un vigile qui ne passe pas inaperçu lui aussi

P.S. : les images présentes ci-dessus n’ont qu’une pure fonction illustrative et demeurent la propriété de leurs auteurs respectifs soit, pour ce qui concerne Tokyo Kaido, Minetaro Mochizuki, Kôdansha et le Lézard Noir. Un très grand merci à ce dernier pour avoir accepté de me fournir les images qui améliorent grandement cet avis !

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

7 réflexions au sujet de « Tokyo Kaido, vol.1 – Les enfants perdus de Minetaro Mochizuki »

  1. Ca me donne bien envie. Comment est l’édition ? J’ai commandé une fois chez le Lézard Noir (le t4 de Chiisakobé à sa sortie) et il y avait une vingtaine de pages mal imprimée…j’étais dégoûté pour mes quinze euros.
    En tout cas j’apprécie grandement tes critiques.

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    1. Zut alors, tu n’as pas pu retourner l’ouvrage ?
      L’édition est similaire côté format et rendu à ce qui a été fait pour Chiisakobé. Le tome que j’ai entre les mains ne comporte pas de défauts d’impression.
      C’est un très joli compliment, merci beaucoup !

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  2. Non, malheureusement j’avais jeté la facture et en plus comme ce n’était même plus sous plastique, je me suis dit que c’était peine perdu.
    Je le lirais sûrement à la bibliothèque ou autre part, il y a tellement de bonnes choses écrites dessus, et en plus j’avais beaucoup aimé Chiisakobé. J’aimerais aussi le comparer à Sunny de ce cher Matsumoto, voir les similarités et les différences.
    Les pistes esquissées dans cette critique donne en tout cas l’idée de plusieurs niveaux de lecture possible et je suis fan des références, surtout la citation de Van Gogh à son frère.

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    1. Je suis curieux de voir ce que la comparaison peut donner, moi qui n’ai lu ni Chiisakobé ni Sunny. 🙂
      Content que la critique ait de tels effets positifs sur toi. Vivement que tu puisses lire pour connaître tes impressions !

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  3. Lu il y a quelques jours et j’ai vraiment beaucoup aimé, au point d’écrire une critique dessus (assez indigeste je crois dans le style, mais que tu peux lire ici si ça t’intéresse : https://www.senscritique.com/bd/Tokyo_Kaido_tome_1/critique/126382557) plus axé sur l’analyse des personnages, avec une interprétation assez personnelle. Il m’a alors fallu négliger quelques aspects du manga (incommensurable, comme tu le dis si bien) comme l’humour et la mise en abîme. J’adore ces œuvres d’une apparente simplicité mais qui sont en fait plus riches qu’on ne le croit dans leur traitement de l’humain. Mochizuki parvient avec talent à allier subtilité et puissance : que demander de plus ?

    Sinon si tu ne connais pas déjà, je t’invite à lire cette interview passionnante de lui : http://www.du9.org/entretien/mochizuki-minetaro/. Il est beaucoup question de Chiisakobé mais l’intervieweur évoque en fait toute son oeuvre et on apprend beaucoup de choses concernant son processus de création, son évolution artistique, ses influences, etc. Effectivement tu as vu juste quand tu as induit qu’il a mis beaucoup de lui-même dans TK. Ce manga est conçu par lui comme une étape nécessaire pour arriver à la maturité de Chiisakobé, une forme de « thérapie » comme le suggère X. Gilbert.

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    1. Merci pour les deux liens et ce retour post-lecture 🙂

      En lisant ton avis/ta critique – que je n’ai pas trouvé indigeste, loin de là – je vois bien des éléments qui font écho au le volume 2. 😉 Le passage sur le « dynamisme des couples » est instructif (le reste l’est aussi !) et je me demande s’il ne peut pas s’appliquer aussi au personnel de l’hôpital, quitte à ce que les couples ne soient pas formés ici par un homme et une femme. Il y a de quoi se nourrir avec une telle série !

      Un entretien très intéressant ! Je ne connais pas bien cet auteur mais ce qu’il dit sur l’inconscient… me plaît bien. Il aborde plein de sujets en plus, ce n’est pas tous les jours que l’on peut lire un entretien d’un auteur qui soit aussi long/détaillé. Merci (entre autres) le FIBD !

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  4. Ah je suis contente si mes intuitions se retrouvent dans le volume 2, ça veut dire que je n’étais pas trop en train de raconter n’importe quoi. Le personnel de la clinique sont intriguants, mais on ne sait pas encore beaucoup de choses sur eux dans le premier volume.
    Oui j’adore les entretiens sur les mangakas, notamment parce que c’est rare et donc précieux. Et puis on apprend beaucoup de choses sur leur conception du métier. Merci au Lézard noir aussi et à son créateur qui a eu l’intuition de cet auteur !

    Aimé par 1 personne

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