Le Maître d’armes – Fahrenheit – 451

« Nous avons toujours fait nos prières dans
un langage entendu de tous, au lieu que dans
l’Église romaine ils font toutes les leurs dans
une langue qu’on n’entend pas. L’usage du
langage inconnu à l’église sert à tenir les
populations dans l’ignorance, afin qu’elles se
laissent conduire sans contredire et par cet
artifice le clergé veut se rendre vénérable
comme ayant seul communication avec Dieu »

Ce propos que Pierre Lezan livre à ses enfants en 1700(1), alors qu’il a dû abjurer la religion réformée quinze ans plus tôt, ne peut qu’interpeller le lecteur du Maître d’armes de Xavier Dorison (scénario) et Joël Parnotte (dessins et couleurs). Si le récit de la bande dessinée se déroule dans la première moitié du XVIe siècle, la question du langage pour accéder au savoir y est fortement présente, si bien que le propos de Pierre Lezan se retrouve dans la bouche des personnages comme nous allons le voir ci-dessous.

le-maitre-darmes

Une récompense qui tombe à pic

Fin 2016 la dixième édition du Prix du manga international accordait sa plus haute distinction à une bande dessinée parue en 2015 chez Dargaud : le Maître d’armes. Treize autres œuvres ont aussi été récompensées parmi 296 ouvrages. Les heureux lauréats ont reçu leurs récompenses le 6 février dernier au Japon.

C’est en prenant connaissance de ce prix et en lisant le synopsis (où il était question de montagnes, d’une Bible traduite, d’un deux contre trente…) que la curiosité m’a piqué et que je me suis plongé dans une histoire qui court sur un peu moins de 100 pages mais qui se révèle suffisante pour nous offrir une intrigue rythmée, bien mise en scène. Un one-shot qui tient toutes ses promesses.

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1531, duel entre Hans et Maleztraza pour le poste de maître d’armes

Il était une fois dans le Jura…

Si le massacre de la Saint-Barthélémy n’aura lieu que dans quelques décennies les temps ne sont pas joyeux pour les protestants de France. Certains ont entre les mains une Bible traduite en « vulgaire » (français). Bible qu’ils veulent faire imprimer en Suisse. Une telle perspective ne plaît pas à Rome, à la Sorbonne : si le peuple peut avoir accès directement au texte sacré les intermédiaires ne risquent-ils pas de voir leur position fragilisée ? Perspective affreuse, aussi la tentative de traduction doit être tuée dans l’œuf. Une véritable chasse à l’homme s’organise pour arrêter les fuyards et détruire l’ouvrage.

Dans leur fuite vers la Suisse, Gauvin (ancien chirurgien du Roi), Casper (le garçon qui l’accompagne) et le livre traduit retrouve un vieil ami du premier : Hans Stalhoffer. Ancien maître d’armes du Roi François Ier il vit désormais retiré suite à un duel qui n’a pas très bien tourné. Il occupe son temps à récolter l’argent que doivent les paysans et autres membres de la classe d’en-bas pour le curé qui s’il dit n’entendre rien à l’argent n’est guère enclin à accepter des retards dans les impôts qui lui sont dus. Pas de crédit, cela ne vous surprendra pas.

Le Jura n’est pas une terre accueillante : outre la neige, le climat de l’époque, Gauvin et Casper vont tomber sur le maître des terres qu’ils empruntent : Thimoléon de Vedres. Lui et ses hommes sont en train de reconstruire la chapelle de Sainte-Agathe, en grande partie détruite par une incendie. Les esprits sont donc passablement échaudés et l’incendie tout comme certains événements malheureux (mauvaises récoltes…) sont imputés à la foudre et/ou aux protestants. Face aux remarques blessant sa religion, Gauvin aura la langue un peu trop bien pendue…

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La montagne ça vous gagne ! Et surtout on se sent tout petit…

Une dernière aventure ou le début d’une nouvelle ?

Après des hésitations et quelques (très) mauvais coups du sort, Hans se joindra à l’aventure. Cela lui permettra de croiser l’actuel maître d’armes du Roi et sa rapière : Maleztraza. Hans exècre l’homme et sa lame, notamment parce qu’à ses yeux la rapière est l’« arme des marchands et des bourgeois », éloignée au possible de l’honneur des chevaliers et de l’épée. L’honneur, une notion centrale au fil des pages dont Montesquieu parlera plus de deux siècles plus tard dans De l’Esprit des Lois (1748) (2).

Derrière le choix de la rapière se cache une évolution profonde dans la manière d’apprendre à user d’une lame, de faire la guerre et de constituer une armée. Pour autant, Hans n’apparaît pas comme un réactionnaire défendant un ordre immémorial mais comme le tenant d’une certaine résistance à l’invasion de l’argent et d’une manière de combattre qui, à ses yeux, n’est pas la plus efficace ni la plus noble : avec une rapière tout le monde peut se battre (enfin ceux qui ont les moyens de se payer une telle arme). Une telle « démocratisation » est-elle souhaitable ?

L’époque retenue participe à cette impression de changements en train de se faire, de luttes entre des ordres ancien et nouveau. Outre l’art de l’épée, il est aussi question du rapport de l’Homme à Dieu (voir plus haut), la Renaissance perce tout doucement entraînant avec elle la volonté de penser sans se référer à ceux qui « connaissent » Dieu et sa parole (comme le dit Casper, il ne veut plus qu’on lui mente, il veut la vérité, cf. page 46). Et cela ne se fait pas en douceur, comme le remarque avec une certaine acidité Hans : « Vous, les savants, vous êtes tous les mêmes […] ! Quand vous trempez vot’ plume dans l’encre, c’est le sang des gueux qui coule ! »

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La plume est plus forte que l’épée mais quid de la rapière ?

Tensions et réalisme

Concentré dans les pages (moins de 100), le Maître d’armes l’est aussi dans le temps car le plus gros de l’intrigue se déroule sur quelques jours. Peu de repos pour les personnages, la tension est permanente. Elle se lit aussi dans les visages, dans les décors : la montagne est belle mais peut devenir féroce en hiver, comme si elle se refermait sur tous les personnages. Á noter que si l’on aperçoit brièvement quelques femmes, surtout en fin d’ouvrage, elles n’occupent – à l’exception de Sainte-Agathe – aucun rôle notable dans la bande dessinée et sont quasiment absentes.

Les héros sont donc des hommes – et un livre ! Hans Stalhoffer, personnage plutôt âgé, permet de disposer d’un personnage qui a vécu, qui est quelque peu désabusé et sceptique par rapport au monde qui l’entoure (voir par exemple son emportement page 73 : « Partout dans ce royaume, on égorge hommes, femmes, enfants ! On brûle, quand on n’ébouillante pas ! Et tout ça pour savoir s’il faut prier la Vierge ou pas !? Si Jésus est dans l’ostie ou pas ! Tout ça pour un Dieu que ni les uns ni les autres n’ont jamais vu !!? Et c’est moi le fou ?!!! ») mais qui sera quelque peu secoué, notamment par le bout de chemin fait avec Casper – qui, sur les premières planches où il apparaît, a des airs de Thorfinn (Vinland Saga). Un agencement qui partage quelques points communs avec Logan.

Autre point qui interpelle : le réalisme. Outre celui des décors, il convient de s’arrêter sur celui des combats. Comme le notent Xavier Dorison et Joël Parnotte, ils ont bénéficié des conseils de Lutz Horvath – une petite vidéo au passage. Comme pour d’autres séries (Blood & Steel, Vagabond…), ce souci du détail et la transmission qui a eu lieu entre les trois personnes permet au dessin d’offrir des positions, des échanges de coups correspondant plutôt bien aux affrontements de l’époque. L’œil peut ainsi s’arrêter pour voir les positions, composer les mouvements des personnages pour combler ce que le dessin ne montre pas…

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Thimoléon, Hans et Casper – pages de garde

Le Livre d’Eli de Hans

Avec une intensité qui ne se dément pas du début à la fin, le Maître d’armes n’a pas volé son prix. Ce one-shot allie un récit concentré offrant son lot de surprises – et qui pose nombre de questions contemporaines (l’accès au savoir et à la foi, le rapport entre les deux, le retrait du monde, la défense d’une cause plus grande que sa personne…) – à un dessin et une composition qui retranscrivent bien l’ambiance de traque et d’époque charnière. On referme donc le volume satisfait, prêt à le relire dès qu’une occasion se présentera tant le duo Xavier Dorison-Joël Parnotte livre un travail abouti.

Bonus : un entretien avec les auteurs.

Notes :

(1) Cité par Michelle Zancarini-Fournel, 2016, Les Luttes et les Rêves, Zones, p. 29.

(2) Et que Philippe d’ Iribarne (1989, La Logique de l’honneur) retrouvera dans son analyse d’entreprises françaises.

P.S. : les images présentes ci-dessus n’ont qu’une fonction illustrative. Elles demeurent la propriété des auteurs et des éditions Dargaud

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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