Grave – La Belle e(s)t la Bête

Réalisé par Julia Ducournau, Grave est un film aux multiples thématiques : de la découverte du corps au bizutage en passant par les aléas de la colocation, les relations familiales il ouvre beaucoup de portes sans jamais s’égarer. Par rapport à cette pelote soigneusement confectionnée, on ne tirera que quelques fils.

Niveau de « spoil » modéré et l’auteur de ses lignes n’a pas fait un malaise lors de la séance.

Grave affiche

Le calme avant la tempête

Justine (Garance Marillier) est une jeune fille brillante et discrète. Le film débute alors que ses parents l’accompagnent vers son nouveau lieu d’études : une école pour devenir vétérinaire. Ses parents sont passés par là, sa sœur aînée, Alexia (Ella Rumpf),  y est aussi. Un sentiment de reproduction scolaire et sociale qui passe par là. Ils la déposent et repartent aussitôt. La jeune fille est seule sur un parking désert. Chouette, une nouvelle vie commence. La famille est végétarienne mais si ce point n’est pas trivial dans l’intrigue, le film n’est pas centré sur cette question.

Arriver en école : tradition oblige, en tant que premières années Justine et tous les autres vont être bizutés. Le rite du bizutage passe par différents éléments dont le but est d’intégrer, que les 1ères années fassent corps, respectent leurs aînés, apprennent des chansons… bref la fonction socialisatrice est forte et malheur à ceux qui ne vont pas au bout : leur visage sera supprimé sur les photos de la promo’.

Parmi les épreuves de bon goût imposées aux bizuts : l’ingestion d’un rein de lapin. Moment peu ragoûtant, que Justine ne veut pas faire mais sa sœur lui met la pression pour qu’elle le fasse. Elle s’exécute. S’ensuit une vilaine réaction de son corps, des démangeaisons et un passage par l’infirmerie pour soigner son mal – où l’on apprend que la jeune fille est vierge, renforçant un peu plus encore l’image de pureté… pour mieux la déconstruire par la suite.

Frigo
Ceci n’est pas un placement produit

Les litanies de la chair

Débute alors une transformation chez la jeune fille. Une mutation irrépressible, irrésistible même qui s’empare de Justine tout en lui laissant de temps en temps quelques moments de répit : une envie de chair à prendre au sens large la traverse. Cette envie va se traduire physiquement, dans le regard de la jeune fille, dans sa démarche, dans ses cheveux.

Le changement c’est maintenant et s’illustre notamment dans l’évolution de sa relation avec son camarade de chambre Adrien (Rabah Nait Oufella). Un passage le montre bien, lorsque Justine l’observe jouer au football. Il est dans l’équipe des sans-maillot (joue torse-nu) et elle le regarde marquer, faire des passements de jambes, se disputer avec un joueur de l’équipe adverse. Les plans sur Justine l’isolent (elle est seule au centre d’un cadre fixe) alors que ceux sur Adrien le suivent, comme si on le voyait avec les yeux de Justine. Lui et seulement lui. Le regard trahit certes le désir mais plus les plans défilent plus le désir prend une allure inquiétante. Comme si la jeune fille jetait un regard de plus en plus prédateur, qu’elle fixait une proie. Qui plus est, à la fin, elle va saigner du nez, et on saisit sans peine qu’il n’y a pas que l’excitation sexuelle derrière cela.

On pourrait aussi penser à une scène plus intime entre les deux personnages et à la manière de filmer qui accompagne le renversement qui s’opère chez eux (et en eux ?). En bref, Justine a envie de chair fraîche. Elle est le loup. Cette envie passe pour une certaine libération, une émancipation par rapport à la jeune fille bien rangée du départ. Et l’on retrouve aussi toute la dimension de possession, de désir qui se joue dans le fait de vouloir mordre, manger l’autre, le faire sien. La faim justifie les moyens…

Voir
Justine alors que Adrien joue au foot’

Une jeunesse qui a du mordant ?

On ressent que le scénario et la structuration du film ont été pensés pour emboîter les différents éléments qui apparaissent et les faire tenir. Ainsi la scène de départ, dont on ne saisit pas directement l’intérêt viendra prendre tout son sens plus tard. Idem pour certains traits physiques, certaines réactions… Si la fin contient un rebondissement à mes yeux prévisible par rapport à ce qui précède  Julia Ducournau parvient à rehausser cela par sa gestion du rythme, le choix et le jeu sur les couleurs, ses cadrages.

Tour à tour inquiétant et drôle, Grave joue habilement sa partition et parvient sans peine à mêler l’étrange au quotidien, à une réalité proche de la nôtre, du monde étudiant… Le film a aussi ses moments hors du temps/cadre, ses changements inattendus notamment du côté de Justine apeurée un moment, séductrice l’instant d’après ; ambivalente quant à sa transformation (avec des passages qui m’ont fait penser au manga Les lamentations de l’agneau de Kei Toume).

Film sur les corps qui se touchent, suent, se dévoilent, Grave a un certain aspect excitant tout en jouant habilement dans le cadrage, les scènes pour laisser au spectateur le soin de deviner et d’imaginer : le film n’est pas là pour se rincer l’œil même si l’on a droit à un oculolinctus. Et mis à part peut-être deux scènes, le film, qui est interdit aux moins de 16 ans, ne comporte pas vraiment de scènes choquantes. Tout est une histoire d’ambiance.

Somewhere
Morsure nocturne

Les infortunes de la vertu

Avec ses nombreuses thématiques qui s’incarnent dans les personnages, Grave, comme toute production humaine (ou animale), ouvre la voie à l’interprétation. En ce qui me concerne, ce qui a dominé mon esprit à la sortie du film renvoie à l’idée que nous sommes habités par la dualité et si nombre de normes, personnes sont présentes pour instaurer un certain contrôle il suffit parfois d’un petit événement pour que la bête soit lâchée. La solution consiste alors à essayer de s’accepter tels que nous sommes et à tâtonner pour trouver un jour, peut-être, une solution.

P.S. : les images présentes ici n’ont que pour fonction d’agrémenter le propos et demeure la propriété de ses propriétaires respectifs.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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