Gekiga Fanatics – L’invention du gekiga

Paru au Japon entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, la dizaine d’épisodes composant Gekiga Fanatics est arrivée en 2013 en France aux éditions du Lézard Noir. En nous plongeant dans le Japon des années 1950, Masahiko Matsumoto revient sur un moment important de la bande dessinée japonaise avec la naissance du gekiga. Mais pas seulement : au fil des pages ce sont aussi des récits de vie qui se déploient car la création d’un genre ne tombe pas du ciel mais s’enracine dans des personnes, des liens, des rencontres et un contexte particulier qui seront donnés à voir dans les lignes qui suivent.

Gekiga Fanatics header

Les Trois Fantastiques

Un des problèmes qui survient lorsqu’il s’agit de raconter l’histoire d’un auteur, d’un mouvement…  c’est la tendance à verser dans le récit héroïque, et cela concerne des domaines aussi variés que la littérature (Jorge Luis Borges), l’administration française post Seconde Guerre mondiale ou la construction européenne. Le récit des origines fait souvent la part belle aux héros qui ont triomphé de l’adversité, participant ainsi à gommer les difficultés rencontrées, les aléas, les hasards… bref l’histoire devient lisse, les aspérités s’effacent et tout se passe comme si il n’avait pu en être autrement (biais téléologique).

Tel n’est pas le cas dans Gekiga Fanatics, qui nous montre comment trois jeunes auteurs arrivés dans le domaine du manga (Yoshihiro Tatsumi, Takao Saitô et Masahiko Matsumoto) vont essayer de faire naître un nouveau style de bande dessinée : le gekiga (« image ou dessin dramatique ») soit une bande-dessinée plus réaliste que les séries d’alors, s’adressant plus à un public adulte, à tonalité sociale et qui peut inclure une dose de violence. Le terme est forgé par Tatsumi en 1957 et deux années plus tard huit mangakas (dont les trois déjà cités) fonderont l’atelier « Gekiga kôbô ». Le gekiga était lancé pour de bon. Une construction pleine d’hésitations, de concours de circonstances plus ou moins heureux…

Précisons : outre quelques libertés temporelles et des modifications de certains noms opérées par Matsumoto, Gekiga Fanatics traite surtout de la gestation du gekiga, mot utilisé aussi pour différencier ce qu’ils font du « story manga » de Osamu Tezuka. Gekiga Fanatics c’est aussi une histoire de termes. Mais pas seulement : récit concentré sur quelques années (de 1955 à fin 1957), il met en parallèle le gekiga avec la vie des trois auteurs. Trois jeunes loups, âgés de moins de 20 ans, qui désirent vivre de leur travail – qui est aussi leur passion – et rêvent de s’en aller à Tokyo pour percer et avoir ainsi plus de chances de s’affirmer à l’instar d’un Osamu Tezuka originaire d’Ôsaka…

Gekiga Fanatics policier

Une révolution symbolique ?

Dans les années 1950, le Japon est au début de son « miracle économique ». Un contexte qui participe au développement du manga : disponibles dans des librairies de prêt (mais attention à ne pas lire dans la librairie !) il est possible de les emprunter en guise d’une somme plus que raisonnable. Alors chez un petit éditeur d’Ôsaka, Hinomaru-bunko, nos trois auteurs travaillent d’arrache-pied. Le productivisme est aussi présent dans le domaine du manga. Peu importe qu’ils soient mal payés, que leur famille ne les comprennent pas et que la précarité menace : les liens tissés entre eux et quelques verres de saké alimentent leur enthousiasme pour faire des mangas avec des histoires policières, de la science-fiction. Ils n’ont pas le même style, les mêmes idées mais un même mouvement les porte.

Dans un environnement concurrentiel où de mauvaises ventes peuvent rapidement conduire à la faillite d’une maison d’édition il faut non seulement produire pour sortir des nouveautés rapidement (ou bricoler des nouveautés, jouer sur le format…) et intéresser les lecteurs. Aussi la naissance du gekiga n’est pas seulement le résultat d’une quête idéaliste ou esthétique voire de réflexions guidées par l’art pour l’art. Elle participe d’un constat : la nécessité de se démarquer face à une concurrence forte entre auteurs et maisons d’édition. Surtout que le développement de ce genre de bande dessinée leur donnera une certaine autonomie et leur évitera d’être mis au placard par les éditeurs et d’arriver à toujours trouver des points de chute.

Gekiga Fanatics est d’ailleurs précieux comme guide du monde de l’édition de l’époque, entre exploitation des auteurs, concurrence pour se piquer ceux qui sont « bankables », appel à la fidélité envers son éditeur… Autant d’éléments qui ont plus ou moins évolué depuis. C’est aussi une période où les magazines de prépublication sont rares dans le paysage. Une époque charnière en somme où des associations de mères se plaignent du contenu de certaines œuvres (le bannissement des ouvrages dangereux est une activité qui se développe – coucou Poison City) ; où notre trio va poser des bases qui modifieront substantiellement l’offre de manga.

Gekiga

Se reculer pour mieux observer

Manga réalisé il n’y a pas loin de 40 ans Gekiga Fanatics offre un graphisme et un style qui possèdent quelques points de rapprochement avec ceux de Osamu Tezuka. Si les visages de certains personnages se ressemblent et qu’il faut parfois reprendre un passage pour savoir qui s’adresse à qui, le tout demeure lisible et s’apprécie rapidement au fil des pages.

Un point à noter : Matsumoto se place plutôt en retrait de ce récit autobiographique. On l’entend peu par rapport à  Yoshihiro Tatsumi et, surtout, Takao Saitô. Comme s’il était là sans être là, ne voulait pas trop s’impliquer dans l’histoire. Comme s’il était en position d’observateur regardant sa vie passée. Une vie qui n’a pas que de mauvais côtés : il y a aussi des moments drôles dans Gekiga Fanatics ! On croisera au passage Osamu Tezuka ou encore un autre auteur édité chez le Lézard Noir et Glénat : Kazuo Umezu. Le récit est complété par trois textes : l’un resitue Gekiga Fanatics dans la trajectoire de Matsumoto ; un autre présente la vie du mangaka ; pour finir sur des propos de Takao Saitô à propos de Matsumoto.

Du côté de l’édition, l’ouvrage comporte une couverture rigide, du papier épais, une traduction assurée par Miyako Slocombe. Le tout forme un volume soigné, agréable à manipuler, que l’on peut lire d’une main. On repère quelques très rares coquilles tout au long des plus de 320 pages qui le compose.

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Fanatiques du gekiga

Gekiga Fanatics est plus que le retour d’un des principaux artisans du gekiga sur la naissance de ce dernier. C’est aussi (et surtout ?) les aventures de trois jeunes hommes, qui ne sont pas rassasiés par les productions de leur temps, qui ont envie d’explorer autre chose pour être reconnu et vivre de leur travail. Sans verser dans le triomphalisme, sans masquer les difficultés Matsumoto nous montre une part de l’histoire du manga qui s’est jouée dans les années 1950 et qui a des effets aujourd’hui encore. Pour tout cela l’ouvrage gagne à être lu.

P.S.: Les images présentes ici n’ont qu’un but illustratif. Elles sont la propriété de Masahiko Matsumoto, Seirin Kôgeisha et le Lézard Noir.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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