Á nos amours, vol.1 – Comment peut-on être français ?

« Les français et leur attachement
aux bises, quelle poisse ! »
Jean-Paul Nishi

La parution au mois de mars dernier du premier volume de Á nos amours, de Jean-Paul Nishi est intéressante à plus d’un titre. Ce manga, en partie autobiographique, nous dévoile quelques morceaux de la vie de Jean-Paul Nishi notamment dans son rapport avec la France, symbolisée par le titre de cette série rafraîchissante.

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Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage

Un des grands apports de l’anthropologie, de la sociologie, de l’histoire (globale ou non)… a été de nous pousser à nous méfier de la tendance à évaluer les personnes qui nous entourent, les autres cultures, pratiques… à l’aune de nos propres valeurs. L’ethnocentrisme guette toujours à la fenêtre aussi passer par un regard extérieur peut être bon pour l’hygiène intellectuelle. Á ce titre Á nos amours se révèle instructif : voilà un mangaka japonais qui explore les curieuses créatures que les français.e.s sont. Nous nous voyons à travers ses yeux.

Et le moins que l’on puisse dire c’est que le manga montre à quel point des gestes qui vont de soi pour nous n’ont rien de naturel pour un japonais. Le tome abonde de ces anecdotes, petites choses du quotidien qui l’interpellent, le mettent mal à l’aise parfois. Certes on ne prétendra pas que le manga nous propose un tour d’horizon de toutes les pratiques des français.e.s ne serait-ce que parce qu’on ne fait pas la même chose en fonction de sa classe sociale, de son genre, son âge… et que l’auteur n’a pas fréquenté un nombre suffisant de français pour avoir un aperçu un tant soit peu représentatif mais passons, ce n’est pas l’objet de l’ouvrage et il y a de toute façon du grain à moudre.

Bien sûr s’il y a des éléments qui prêtent à rire, d’autres soulignent certains travers. On ne sera pas étonné quand cela concerne la capitale que ce soit pour  les serveurs peu aimables ou les taxis (un argument en faveur d’une libéralisation du secteur ?). Le séjour en France semble avoir été mouvementé, en plus de voir que le sprint réalisé par le personnage de Claire Dearing dans Jurassic World reste une exception : courir en talons demeure un exercice périlleux.

Rencontre

La mise en scène de la vie quotidienne

Un des événements marquants dans l’existence de Jean-Paul Nishi va être sa rencontre avec celle qui deviendra sa femme : Karyn Poupée (Karyn Nishimura-Poupée par la suite). Et contrairement aux configurations où c’est le mari qui est le gagne-pain principal, qui sort travailler, etc. ici comme l’auteur est mangaka, il travaille chez lui et occupe aussi le rôle d’homme au foyer. C’est lui qui s’occupe du bébé. On peut ainsi voir comment peu à peu il apprend à être père, à changer les couches… domaine où il progresse bien plus rapidement que dans l’apprentissage du français. Il contraste avec les progrès réalisés par son fils et les efforts faits par sa femme pour maîtriser le japonais.

Comme le rappelle Michel Bozon dans Pratique de l’amour, ce dernier n’existe pas en tant que tel mais se manifeste par des paroles, des gestes. Il se construit au fur et à mesure de la vie conjugale, au quotidien, connaît des hauts et des bas. De tels éléments ont été décrits depuis longtemps dans la littérature, le cinéma, les travaux sociologiques… et on les retrouve au fil des pages entre les mots doux, les marques d’attention, les baisers… On voit aussi comment un malaise peut naître lorsqu’on a l’impression que l’autre donne trop et que l’on ne parvient pas à lui rendre (logique du don/contre-don) ou ce qu’un bébé peut amener à modifier chez soi.

Au fil des quinze épisodes du volume on est parfois interpellé par la manière dont l’auteur raconte certains évènements sans les embellir. Je n’ai pas compétence pour dire si c’est un effet de la traduction par rapport à la version originale mais Jean-Paul Nishi nous explique par exemple sa jeunesse et son accumulation de connaissances via des revues pornos, commente telle ou telle action de son fils sans tomber dans l’idolâtrie parentale parfois si agaçante… et porte sur lui-même comme sur sa femme un regard qui stimule la réflexion : ainsi de sa vision d’être un demi-chômeur qui questionne le rapport des japonais au travail, de l’évocation de la différence d’âge avec Karyn Nishimura-Poupée ou de son analyse des mots doux de sa moitié et de son impuissance face à la répartie de cette dernière.

mots doux

Bonus

Par un effet de retour on peut aussi apprécier le Japon à travers les pages du manga. Jean-Paul Nishi nous montre toutes ces particularités de la vie japonaise qui surprennent tant les personnes extérieures. Il y en a pour tous les goûts : onomatopées, sevrage du bébé, ponctualité des trains, sortie des poubelles, monde politique différent des actualités françaises (où il est question d’un président en scooter)… Le lecteur peut s’amuser des situations proposées car il y a vraiment des situations cocasses tout en comparant la France et le Japon.

Le manga propose aussi quelques anecdotes utiles au détour d’une case, d’une planche. Citons deux exemples : le voyage en Nouvelle-Calédonie qui est l’occasion d’évoquer, brièvement, la présence japonaise sur cet archipel ; les débats entre les deux futurs parents autour du prénom de leur fils qui apparaissent en fin de volume sont intéressants car ils rappellent que c’est un acte réclamant pas mal de réflexions, ce qui n’est pas plus mal tant le prénom est un marqueur important de notre existence.

Du côté de l’édition, le manga se lit en sens de lecture occidental. On pourra noter quelques rares coquilles tenant surtout à des doublons. Pour le reste la lecture est agréable et amusante avec toutes ces petites phrases glissées ici et là et qui participent à l’humeur générale de la série. Si l’humour peut parfois moins ressortir qu’à d’autres endroits, comme évoqué plus haut, cela tient peut-être au ton utilisé par l’auteur dans la version originale. Le graphisme de l’auteur est assez minimaliste mais retranscrit bien les émotions, variations qui se font jour dans les histoires proposées en plus de faire ici et là des clins d’œil à d’autres œuvres, personnages.

a-nos-amours-mot

Besoin de Japon

Á nos amours ne reflète pas tant un choc qu’une rencontre des cultures. Jean-Paul Nishi a des difficultés à comprendre les manières de faire, penser de sa femme et des français qu’il croise. Idem au niveau de l’apprentissage de la langue française. Par contraste Karyn Nishimura-Poupée est bien plus avancée dans sa connaissance du japonais. Outre cet apprentissage différencié qui donne lieu à certaines histoires amusantes, le manga permet à la fois de voir comme un japonais voit les français mais aussi comment, en retour, nous voyons les japonais. Avec en prime des éléments en rapport avec l’amour dans le couple et les débuts de la vie de parents, ce premier volume se révèle tout à la fois drôle et profond. Que demander de plus ?

N.B. : Les images présentes ci-dessus n’ont qu’une fonction illustrative et demeurent la propriété de Jean-Paul Nishi, Shodensha et des Éditions Kana.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

5 réflexions au sujet de « Á nos amours, vol.1 – Comment peut-on être français ? »

  1. La procrastination me fait beaucoup traîner ici,…alors que je n’ai pas lu les oeuvres commentées (mais au moins ça donne envie !)

    Je m’étais plongée dans A nous deux Paris il y a quelques années et je n’avais pas vraiment remarqué l’aspect anthropologique lié au décentrement. Mais en fait c’était tellement évident ! Il n’y a pas à aller chez les tribus brésiliennes comme Lévi-Strauss ! Nous aussi, on doit apparaître bien « exotique » aux yeux d’un Japonais. Rien qu’avec cette remarque que tu fais, l’oeuvre de Jean-Paul Nishi m’apparaît beaucoup plus intéressante, alors qu’à l’époque, j’avais trouvé ça amusant mais sans plus.
    Ainsi, s’il est vrai qu’on vit dans un monde de plus en plus uniformisé, les sociétés restent fondamentalement différentes, et ça fait plutôt plaisir. C’est intéressant qu’il y ait ce genre de regard extérieur posé sur nous, sur ce qui nous semble à tord naturel. Et pour une fois ce n’est pas « européo-centré », ou alors un regard européen posé sur une autre culture ! Ca permet de prendre un peu de hauteur.
    J’aime aussi beaucoup la couverture : une belle inversion des rôles genrés qui subvertit une représentation (trop) répandue dans nos sociétés patriarcales.
    Voilà donc un manga très « sciences sociales » !

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    1. J’espère ne pas contribuer à ta procrastination en tout cas. Et puis si ce qui est dit donne envie de réagir, de lire… j’en suis on ne peut plus heureux !

      Ah ça les « évidences » qu’on ne voit pas je connais ! Il faut dire que, parfois, à pousser un peu trop loin l’analyse, son ressenti on finit par perdre de vue certains éléments qui après-coup nous apparaissent comme une évidence. Tiens d’ailleurs en te lisant je me suis aperçu que j’étais passé à côté des éléments présents sur la couverture. 🙂

      En même temps comme il faut aussi parfois se méfier des évidences ce n’est peut-être plus plus mal de passer à côté de certaines ^^

      Oui un manga « sciences sociales », c’est bien dit ! (dé)formation oblige, j’ai tendance à voir ce que je lis sous l’angle des sciences sociales, j’espère que cela n’introduit pas trop de biais dans ce qui est écrit.

      Passe de très bonnes Pâques, mais si on est plus proche de la fin que du début…

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  2. C’est-à-dire que je traîne sur internet, plus que je ne le voudrais (des piles de livres à lire, à terminer, etc). Mais justement, ce qui est bien ici c’est que tu élargis tes analyses, avec des références aux sciences sociales ou autres et, même si bien sûr l’idée n’est pas de produire un discours savant, c’est toujours plus enrichissant et plus intéressant à lire 🙂 (et puis ça prouve bien que les mangas ne sont pas seulement des divertissements, et lus par des ados)

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    1. La fameuse pile à lire, je crois qu’elle hante plusieurs d’entre nous. Je n’ai pas encore trouvé le moyen de ralentir sa progression… As-tu essayé de lire plusieurs livres en même temps ? 🙂

      Tout juste surtout qu’en plus avec tes retours on peut élargir un peu plus encore les horizons ouverts par les mangas : ne nous privons pas !

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  3. Bien sûr !! Sauf que je suis de caractère impatient et lorsque je n’avance pas vite, ça m’agace et parfois j’abandonne carrément, mais heureusement ça n’arrive pas souvent. Et puis maintenant, j’ai aussi une pile de mangas en attente, des choses que tu as commenté (Tokyo Kaido, l’Enfant et le maudit, entre autres), donc je reviendrais sûrement pour lire tes avis (et éventuellement dire ce que j’en ai pensé).

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