The Pursuit of… Happiness, vol.1-3

« Je m’aperçus que je saignais un peu au menton […].
Quand le comte vit mon visage, ses yeux étincelèrent
d’une sorte de fureur diabolique et, tout à coup, il me
saisit à la gorge »
(Jonathan Harker dans Bram Stoker, 1897, Dracula)

Connu en France pour Les Fleurs du Mal et Dans l’intimité de Marie (dont le dernier tome paraît à la fin du mois) Shûzô Ôshimi a quelques autres mangas à son actif. S’il a débuté en février Chi no Wadachi – qui interroge notamment le lien mère-fils – il sera question dans les lignes qui suivent d’un manga débuté en 2015 et qui n’est, pour l’heure, pas disponible en français (Édit : mais il doit arriver prochainement, merci @t0mx05 pour l’info’ !) : Happiness. L’avis ci-dessous repose donc sur la version américaine publiée chez Kodansha Comics.

Couv des 4 tomes US
Le 4ème tome n’est pas encore disponible mais sa couverture est tellement chouette que je le mets quand même !

Entretien avec une vampire

Le point de départ de Happiness est assez similaire à celui que l’on peut trouver dans les Fleurs du Mal ou Dans l’intimité de Marie : un garçon mène une vie peu épanouie et fait la rencontre d’une fille qui va changer son existence. Bien sûr si la ligne directrice est proche, cela n’implique pas que le déroulement de l’intrigue soit le même dans les trois séries. Ici le personnage principal, Makoto Okazaki, n’est pas un étudiant ou un collégien mais un lycéen. Il mène une vie qui ne fait pas forcément rêver. Une vie avec son lot de déplaisirs et de petits plaisirs. Victime d’ijime – à cause d’un certain Yuuki qui l’envoie chercher à manger et payer pour tout le monde –, avec un ami qui n’en est pas vraiment un, une famille où on ne parle pas vraiment des problèmes qui se posent (sans atteindre pour autant la crise de langage présente dans Juste la fin du monde), Makoto est plutôt isolé, porte des lunettes et a un physique sur lequel aucune fille ne se retourne. En bon adolescent, s’il regarde sous les jupes des filles cela ne le laisse pas indifférent et lui donne une activité toute trouvée le soir dans sa chambre…

Et justement, un soir, son quotidien va changer. Alors qu’il est sorti, une jeune femme, Nora, lui saute dessus (au sens littéral du terme), le fait tomber de vélo et le mord dans le cou. Il a alors le choix : mourir ou vivre comme elle. Éros ou Thanatos ? Il choisit de vivre et donc de devenir un « vampire » soit une figure bien connue dans la littérature (le romantisme), la poésie notamment chez Baudelaire (Le Vampire, Les métamorphoses du vampire…), le cinéma, l’animation (comment ne pas évoquer le sublime Vampire Hunter D: Bloodlust ?), les mangas, les jeux vidéo… Pour autant cette présence des suceurs de sang n’est pas là pour faire joli, surfer sur la vivacité du mythe et donner un côté gore au manga.

Crise
Une crise en train de naître

En effet, l’adolescence est une période où le corps change, se transforme. Les adolescents sont à leur manière des créatures qui surprennent parfois leur entourage (changement de caractère, appétit, etc.). Quoi de mieux que d’utiliser les vampires dans cette perspective ? Et à l’instar des vampires présents dans Je suis une légende de Richard Matheson, Ôshimi va se réapproprier le mythe pour servir son propos.

Bloodlust

Par rapport aux facultés du Dracula de Bram Stoker, les vampires de Ôshimi – pour le moment du moins – ne se transforment pas, ne dorment pas dans un cercueil et ils ne brillent pas au soleil comme les vampires de Twilight (oui bon elle était facile celle-là). On ne sait pas s’ils ont ou non un reflet dans le miroir… En revanche ils n’aiment pas vraiment la lumière du jour et sont dotés de capacités physiques au-dessus de la moyenne. Surtout, la nourriture des humains est fade : comme le lieutenant Aldo Raine qui veut ses scalps, les vampires veulent du sang pour étancher la soif qui les tenaillent (même si on pourrait parler des soifs : d’existence, de jouissance, d’inexistence).

Vision
Déformation en cours…

Au-delà de leurs caractéristiques propres, les vampires sont une métaphore à plusieurs niveaux. D’abord une métaphore des désirs que les personnes peuvent ou non assouvir. On pensera notamment aux désirs sexuels que la soif de sang symbolise que ce soit à travers les canines, la morsure, la succion, l’odeur du sang, voire le sang lui-même (symbole de vie, de mort, de pureté… je ne vous fais pas toute la liste)… Shûzô Ôshimi joue beaucoup dans les cadrages, la représentation de tout ceci (Makoto fixant les jambes des jeunes filles de son école ou le cou…).

Ensuite une métaphore de l’anormalité. Les vampires ne sont pas/plus des humains. Á ce titre ils sont recherchés (pas officiellement donc on peut en déduire que s’ils sont pris ils ne vont pas passer un très bon moment – de tels objets de science ce serait dommage de ne pas pouvoir en profiter… comme la « Compagnie » dans Alien), vivent dans les marges et doivent se cacher, fuir ce qu’ils étaient. Les vampires sont pieds nus, vêtus de pyjamas de tenues de l’hôpital, guère plus, comme s’ils étaient dans un rêve éveillé. Une tenue qui tranche par rapport à celle des non-vampires et qui les isolent un peu plus dans un rôle de « marginaux ». On en déduira rapidement que la coexistence entre humains et vampires n’est pas chose aisée et que le personnage de Makoto lui-même illustre cette situation, lui dont les lunettes tombent lorsque son côté vampire se manifeste.

Nora et les poupées
Nora reposant sur des poupées. Tout un symbole

« Il faut commencer par éprouver ce qu’on veut exprimer. » (Vincent Van Gogh)

L’aspect qui m’a le plus fasciné dans Happiness concerne le graphisme. Si le rendu de certains personnages permet de repérer assez vite que l’on a affaire à Shûzô Ôshimi j’ai été marqué par la manière dont l’auteur rend les différences de perception entre les vampires et les non-vampires. Les premiers ne voient pas le monde qui les entoure comme les seconds. Il y a une déformation que Ôshimi rend de manière méthodique. Elle concerne tout d’abord la manière dont le vampire apparaît quand il est tenaillé par sa soif, torturé et souffrant de mille maux. Son corps vacille, il devient déformé, brouillé comme une variation autour du cubisme.

La déformation touche ensuite la manière dont le vampire perçoit les autres lorsqu’une crise se manifeste, certains humains pouvant devenir de vraies créatures abstraites (de quoi leur prendre leur sang voire les tuer sans avoir l’âme trop chargée ?). Enfin, et surtout,  la déformation concerne le ciel. La lumière est menaçante pour les vampires, elle est douloureuse. C’est une plaie, comme pour les égarés qui marchent dans le désert et que le soleil frappe. Par contraste, l’obscurité est un plaisir. La nuit leur appartient et devient alors piste aux étoiles rendu (après un travail de réflexion dont on peut voir quelques traces à la fin du tome trois) par des spirales (coucou Junji Itô) et des cercles aux accents très van goghiens (voir l’animé Sangatsu no Lion et Tokyo Kaido pour d’autres occurrences de Van Gogh).

Deux nuits
Les nuits étoilées, par Shûzô Ôshimi

Ces vampires qui souffrent (et qui font parfois porter le poids de leur souffrance à d’autres) font écho à un récit plutôt sombre, inquiétant, à mes yeux plus que Dans l’intimité de Marie (je ne connais pas la tournure que prennent les Fleurs du Mal). Happiness possède une noirceur potentielle relativement forte, comme si le titre avait une part d’ironie. En effet outre la situation des vampires on s’aperçoit que, parmi les quatre personnages principaux (Makoto, Yuuki, Gosho et Shiraishi), aucun ne semble avoir une famille « formidable ». Chacune a des travers, plus ou moins importants (la mère de Makoto n’est pas celle de Yuuki) : travail, désintérêt pour les enfants, souci de soi… Même sans être vampires nos quatre lycéens souffrent d’un déficit de reconnaissance. D’où diverses stratégies pour trouver ailleurs ce que l’on ne peut pas trouver auprès des siens : entretenir une relation, martyriser plus faible que soi, traîner avec d’autres, trouver en l’autre une figure que l’on voudrait sauver… Gosho (elle figure sur la couverture du tome 2) est à cet égard la plus intéressante à suivre car elle fait le lien entre les personnages. La vie rêvée n’est donc pour personne, ce qui rapproche, sous cet angle, vampires et non-vampires et contribue à donner un côté imprévisible au manga.

« N’oublions pas que les petites émotions sont les grands capitaines de nos vies et qu’à celles-là nous y obéissons sans le savoir. » (Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo)

En débutant Happiness, j’avais l’impression de retrouver par endroits des éléments aperçus à travers Tokyo Ghoul ou Ajin (qui ont aussi été influencés par…). Mais le propre d’un auteur c’est de parvenir à produire quelque chose qui, même s’il partage inévitablement des traits communs avec d’autres séries, parvient à différencier suffisamment la sienne pour qu’elle ait sa propre couleur, sa propre odeur si je puis dire. De ce point de vue Happiness est une réussite. Si l’usage du vampire comme métaphore n’est pas neuve Ôshimi parvient à sublimer cette utilisation. Les vampires ne sont pas que des thanatophores, des êtres qui apportent la mort, ils peuvent aussi réveiller une certaine vie, pour le pire ou pour le meilleur, chez eux ou chez les personnes qu’ils mordent et qui se transforment. Plusieurs catégories de vampires sont présentes, plus ou moins dominées par leurs désirs, pulsions, émotions, comme les humains le sont. S’ouvre alors à nous une intrigue plutôt sombre où les questions de l’identité, des liens, la gestion de l’après et bien d’autres se posent pour donner toute sa saveur au manga.

Makoto un matin
Un matin presque comme tous les autres pour Makoto

P.S.: les images présentes ici n’ont qu’une fonction illustrative. Elles demeurent la propriété de Shûzô Ôshimi, de Kôdansha et Kodansha Comics. Merci Myu pour m’avoir fait découvrir la série !

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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