Pline, vol.1-2 – Prendre le temps

« Celui qui fuit une occasion de
s’instruire est la lie de l’humanité !!! »
Pline

Avec deux premiers tomes parus en janvier et un troisième attendu pour le mois de juin, le manga Pline signe le retour de Mari Yamazaki, accompagnée cette fois de Tori Miki. Deux auteurs qui étaient présents lors du dernier FIBD d’Angoulême et qui nous proposent une plongée dans la Rome antique des plus agréables. Enfilez votre toge, révisez votre latin et l’Histoire Naturelle et suivez tranquillement Pline (et sa pensée) si vous l’osez !

Tomes
Premier indice : le premier tome nous plonge plus dans la nature que le second

Pline : un érudit gourmand des fruits du savoir

Mon premier contact avec Gaius Plinius Secundus (Pline l’Ancien) doit remonter aux cours de latin du collège (à moins que je ne l’ai aussi croisé en cours d’histoire-géographie ?). Autant dire que ce n’est pas forcément un souvenir précis ni très agréable (la traduction du latin n’était pas un exercice qui me plaisait bien).

La seconde fois je l’ai croisé du côté de l’économie et des échanges internationaux. Il critiquait les échanges de l’empire romain : « Tous les ans, l’Inde, la Chine et l’Arabie enlèvent à notre empire cent millions de sesterces : tel est le montant de notre luxe et de ce que nous coûtent nos femmes, car je le demande : quelle fraction de ces importations va aux dieux du ciel et de l’enfer ? » (cité in Daniel Cohen, 1997, Richesse du monde, pauvreté des nations) Une vision qui omettait que les échanges allaient dans les deux sens : en incluant les exportations romaines à destination de ces régions, le déficit commercial était à relativiser fortement. Pour la portée morale en revanche à vous de juger.

Aussi Pline me donnait l’impression d’être un touche-à-tout, un esprit encyclopédique qui, comme plusieurs personnages de cette époque, embrassait nombre de domaines du savoir. La division du travail scientifique n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Cette impression se retrouve dans la lecture du manga et les propos des auteurs. Pline évoque de nombreux sujets et ne semble pas (du moins ouvertement) hiérarchiser entre les savoirs « établis » et les récits plus ou moins sérieux. Il est curieux, ouvert à tout. Tout ce que j’aime.

énigmes Pline
Une des « punclines » de Pline

Un manga sur les temporalités

Si le temps est un objet d’interrogation depuis bien longtemps on critique actuellement le fait que nous n’avons plus le temps, il faut aller toujours plus vite alors même que le temps libre augmente (cf. Hartmut Rosa, 2010, Accélération. Une critique sociale du temps). Á cet égard, Pline constitue une respiration salutaire. Dans ce manga, on prend son temps. Si vous voulez un manga avec un rythme effréné passez votre chemin. Pline n’aime pas être pressé, il veut prendre le temps d’observer, de se questionner face à la nature qui l’entoure pour comprendre en profondeur les choses, n’importe lesquelles.

On peut se risquer ici à affirmer que Pline met à l’honneur la skholè, ce « temps libre et libéré des urgences du monde » (Pierre Bourdieu, 1997, Méditations pascaliennes) qui permet à ceux qui en bénéficient de se consacrer pleinement à la réflexion, à l’exercice de sa pensée et donc au développement des sciences. Sa position sociale lui permet cela : il est un notable impérial. Aussi même quand l’empereur Néron lui intime de revenir, Pline n’en démord pas : « Rome peut attendre » ! Si Paris vaut bien une messe, Rome ne mérite pas que le savant romain se précipite à brides abattues, passant ainsi à côté de nombreuses merveilles (culinaires, architecturales…). Ironiquement c’est aussi ce qui lui coûtera la vie, lui qui désira observer l’éruption du Vésuve en 79 après J.C. plutôt que de fuir. L’esprit scientifique a ses raisons…

Pline et Silénos
Pline en train d’échanger avec Silénos, son médecin. L’expérimentation n’a pas ses faveurs…

Tous ne peuvent pourtant prétendre à la même liberté que Pline. Le manga met en évidence différentes temporalités renvoyant à différents modes d’organisation temporelle des champs d’activité. Au temps libre de Pline s’oppose le temps lié au travail (auquel Pline n’échappe pas), à la famille (Pline a des propos assez édifiants sur les femmes…) et, surtout à la politique. On ne peut en effet que noter l’opposition entre l’attitude de Pline et celle de Néron. Certes le premier est plus âgé que le second mais on voit comme le temps politique repose, déjà, sur une forme d’instantanéité : face au tumulte des affaires intérieures et extérieures, il faut décider rapidement. Une situation qui ne semble pas rendre l’empereur heureux.

Rome : ton univers impitoyable ?

Néron, qui vient de renvoyer Sénèque et se plaint de son absence, constitue le second personnage principal. Déjà quelque peu tyrannique, c’est un homme méfiant, inquiet, manipulé par sa deuxième épouse, Poppée. Si on ajoute que l’empereur est hanté par le fantôme de sa mère (qu’il a assassinée), a envie de se cultiver (la culture grecque le fascine) et admire Pline tout en s’emportant contre lui on tient un personnage torturé, loin d’être caricatural.

Néron et Pline
Chrétiens, ce message va bientôt vous concerner…

Mais Rome ne se réduit pas à son empereur. Pline nous offre de très jolis décors qui participe d’une immersion réussie dans cet univers. Et la fin n’est pas seulement de nous proposer un manga purement historique. Comme le dit Mari Yamazaki, on ne sait pas grand chose sur la vie de Pline aussi les auteurs ne sont pas prisonniers d’une biographie ou de sources officielles et peuvent donc composer leur propre histoire. De plus, la mangaka est animée d’une « pensée comparatiste » aussi Pline met en évidence des points de comparaison entre l’Italie et le Japon. La plus évidente renvoie à la manière d’affronter les catastrophes naturelles (tremblements de terre, éruptions…). Si on ajoute aussi le fait que Rome apparaît comme une société urbanisée, différenciée socialement et ethniquement, avec ses zones riches et ses zones pauvres, ses cadavres dans les rues mal famées, où la corruption n’est pas loin et les rapports de force permanents. On peut se dire que le manga n’est pas sans rapport avec notre temps…

Pline est un manga à quatre mains, mais quatre mains de dessinateurs qui ne vivent pas au même endroit ! Tori Miki vit au Japon, Mari Yamazaki en Italie. Le premier se charge des paysages et des décors, la seconde des personnages même si cette répartition des tâches évoluent au fil des chapitres. Une complémentarité remarquable pour un très joli rendu et une complicité certaine que l’on retrouve dans les entretiens croisés présents en fin de volume (et joliment intitulés « Le charivari et Tori et Mari« ), riches en informations et anecdotes (on apprend notamment que la mangaka n’a pas connu que des jours heureux en Italie…). Le récit proposé progresse par le point de vue d’un tiers, Euclès, scribe de Pline qui le suivait partout pour consigner ses paroles. Beaucoup de choses à noter pour lui et à traduire pour les traducteurs de la version française (qui sévissent aussi sur Area51) qui rendent une très belle copie.

Feu et domination
Nous sommes bien peu de choses…

« L’homme devient dieu pour l’homme en le secourant ; ce chemin est celui de la gloire éternelle. » (Pline, l’Histoire Naturelle)

Que vous soyez ou non familier de Pline et de l’Antiquité, le manga de Mari Yamazaki et Tori Moki gagne à être parcouru pourvu que vous preniez votre temps pour lire les propos, regarder les dessins proposés ! Avec de très belles couvertures cartonnées et un graphisme réussi, le manga nous montre un homme, Pline aka « le Mito Kômon de la Rome antique« , qui veut prendre son temps, peu importe la vitesse à laquelle va le monde qui l’entoure.  Il fait l’éloge non pas de la lenteur mais d’une attention à tout ce qui nous entoure. La curiosité n’est pas un vilain défaut et on le voit ainsi s’interroger en toutes circonstances sur les événements qu’il a sous les yeux. Il veut comprendre les énigmes posées par le monde. Une démarche qu’on ne peut que louer, aujourd’hui encore. Nous voilà à notre insu compagnons de route de Pline, pour le meilleur !

P.S. : les images figurant ici demeurent la propriété de Mari Yamazaki, Tori Miki, Shinchosha et les éditions Casterman. Un merci tout particulier à ces dernières notamment Me Pacary pour la fourniture des images et sa grande rapidité d’exécution !

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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