Je suis Shingo, vol.1 – Le Prométhée moderne ?

« Je ne sais pas pourquoi… Je ne connaissais
pourtant que ton nom… En marchant je me
suis rendu compte que mes pas me portaient ici. »
Marine

Adapté au Japon en comédie musicale, le manga Je suis Shingo, de Kazuo Umezz, nous emmène à la découverte d’un robot narrateur qui développe peu à peu, grâce à deux enfants, sa conscience. Deux enfants du nom de Satoru et Marine qui constituent la deuxième face de cette série, qui fait la part belle à l’enfance, l’école, le sentiment amoureux et ses ennemis.

Je suis Shingo vol.1

Des robots et des hommes

Alors que les interrogations autour du machine learning, de l’impact des robots sur le marché du travail, et, plus largement, sur nos sociétés se multiplient, les débuts de Je suis Shingo nous plongent dans cette atmosphère. Nous sommes au Japon, au début des années 1980. Terminator n’est pas encore sorti au cinéma. Un robot est livré dans une usine. Sa présence va révolutionner la production mais ne fera pas que des heureux : le redéploiement des personnes licenciées, notamment M. Kuki, ne se fait pas de manière heureuse et son plaisir à démolir un robot hors d’usage n’est pas sans évoquer le luddisme. Les perdants de la robotisation souffrent quand les gagnants (le père de Satoru) mènent une vie confortable même si leur statut de travailleur est affecté.

Ce premier niveau ne résume pourtant pas le volume, loin de là. L’introduction de robots dans une usine a des effets bien au-delà de ce site de production. Un robot (surnommé Monroe avec une image de Marilyn collée sur lui – où l’on voit l’atmosphère masculine de l’usine) va particulièrement attirer l’attention de Satoru et chambouler son existence. Passionné par les robots il va en rencontrer à l’occasion d’une sortie scolaire dans l’usine où son père travaille. Il va d’abord être déçu par son premier contact : le robot n’a pas forme humaine et avec ses trois pinces il ne ressemble pas du tout au mécha imaginé par Satoru. Pour autant, le garçon turbulent, qui embête ses camarades et tire les cheveux des filles va changer, focaliser son attention sur le robot.

Surtout que dans cette aventure Satoru n’est pas seul. Sa visite de l’usine lui permet de faire la rencontre de Marine, une jeune fille scolarisée dans une autre école. Parce que c’était elle, parce que c’était lui, leur rencontre a tout d’un déclic. Ils se reverront, passeront des moments ensemble, ce qui ne va pas aller sans causer des remous : des enfants qui passent du temps ensemble, à leur âge, ce n’est pas très convenable, ils font parler et on pourra apprécier les « bonnes mœurs » se déployer pour mettre des bâtons dans les roues de nos héros qui ne font rien de mal si ce n’est s’évader de chez eux de temps à autre et échapper ainsi à une forme d’enfermement.

Mécha Satoru rêve
Le robot dont Satoru rêve

De quoi rêvent les androïdes ?

Le robot tient le rôle du narrateur, il commente ce qui se passe, ce qui l’entoure avec les éléments dont il dispose. Fait intéressant, alors qu’il exécute son travail avec une grande précision, son propos est toujours entaché d’incertitude. « On dit que », « paraît-il », « à ce qu’il paraît » apparaissent souvent dans les propos de la machine. Quoi de plus normal en fait : elle doit faire l’apprentissage de son environnement. Pour lui mettre le pied à l’étrier (avant que le robot n’apprenne seul et s’autonomise ensuite ?) Satoru et Marine vont développer des programmes pour aller au-delà de l’automate qui ne fait que répéter une tâche. Une valeur ajoutée dépassant l’usage marchand, comme pour semer les graines d’une certaine humanisation.

Ainsi les deux enfants insufflent de la vie dans la machine et rompent ponctuellement l’atmosphère de production dans l’usine. Les moments où ils entrent des lignes de codes sont d’ailleurs particulièrement vivants car Kazuo Umezz met en scène la circulation d’informations de la touche du clavier jusqu’au plus profond de la machine via des planches dessinant un monde qui s’éloigne peu à peu de celui des circuits imprimés et donnant un certain anthropomorphisme à l’intérieur du robot. La dimension évolutive est palpable au fil des pages et se retrouve dans le titre des deux parties qui compose le premier volume : La naissance, L’apprentissage. Bien sûr, le développement d’une conscience propre n’est pas toujours le signe du calme. Une révolte peut aussi se produire. On pense ici à la créature de Frankenstein même s’il est trop tôt pour savoir si Monroe empruntera la même voie.

Car avant d’être une menace le robot est surtout un lien entre Satoru et Marine et à voir comment les deux lui apprennent on ne peut s’empêcher d’y voir des parents instruisant un enfant. Le robot symbolise alors l’union des deux personnages en même temps qu’il leur offre une échappatoire. Ils sont dans leur bulle et leur relation pure (il n’y a pas de dimension sexuelle, de pensées de ce type chez eux, au contraire des allusions que font les autres)  semble déranger, peut-être parce que les autres ne peuvent pas comprendre la rencontre de ces êtres à qui on souhaite un destin autre que Juliette et Roméo. Ici aussi les adultes viennent gâcher l’amour des enfants.

Satoru et Marine
Ce fut comme une apparition…

La bonne place

Bien sûr, Je suis Shingo ne rentre pas complètement dans le cadre qui vient d’être rapidement dressé. Il en déborde pour proposer des éléments sur la société japonaise, où la femme reste à la maison, où l’homme est le gagne-pain et boit, où le voisinage rapporte les moindres faits, où des jalousies s’expriment, où il ne fait pas bon de s’écarter de la norme (voir les différentes remarques adressées à Satoru) et de remettre en question ce que disent les parents. Fait intéressant, le rapport enfant-adulte se brouille quand il est question du robot : même si le père de Satoru en a la charge son fils est plus doué que lui. Les jeunes et les nouvelles technologies…

Porté par un style réaliste et détaillé, tant pour le décor, les machines, que pour les personnes, le volume propose, dans son rendu, autant d’arrêts sur image qui font la part belle aux postures des personnages ainsi qu’à leur regard. Les pupilles, notamment pour les personnages principaux évoluent selon les situations. Marine et Satoru qui sont, de plus, mis en avant au début de chaque chapitre – où on les voit évoluer dans différents décors, plus ou moins oppressants, avec l’impression parfois qu’ils sont seuls au monde. Cette différence par rapport aux autres se confirmera au fil des pages : les vacances d’été s’insérant dans le volume, à la rentrée, les camarades de classe de Satoru ont changé physiquement (la puberté se dessine) quand il est resté le même… extérieurement car intérieurement des changements ont eu lieu.

Quelques mots pour l’édition française qui s’offre à nous sous la forme d’un volume de plus de 400 pages soit 17 chapitres. Le début de plusieurs chapitres est en couleurs ! La première et la quatrième de couverture proposent des images (issues des planches de début de chapitre) pour le moins frappantes tant le vert qui domine donne aux personnages de Satoru et Marine un côté extraterrestre pris dans un environnement quelque peu angoissant (ils sont seuls, on ne sait pas où descend et monte l’escalier mécanique…). Comme pour les autres titres de Kazuo Umezz parus chez le Lézard Noir, le dos du livre alterne le rouge et le blanc.

le flux

Loading…

La richesse de Je suis Shingo se confirme au fil des pages. Interrogeant notre rapport à la machine, le manga semble faire un parallèle entre l’éveil d’une conscience chez un robot et l’éveil du sentiment amoureux chez deux enfants que tous (ou presque) veulent séparer. Dans les deux cas cela ne devrait pas être un long fleuve tranquille. Où cela nous conduira-t-il ? Á l’instar de la première de couverture nous sommes sur un escalier mécanique dont on ne voit pas le terme : ça tombe bien, le mystère entourant la suite du récit ne le rend que plus intéressant à suivre. En somme les plus de 400 pages de ce volume nous offre une superbe entrée en matière dans une série qui, tant sur le plan de l’intrigue que du graphisme, capte le lecteur pour ne plus le lâcher.

copyright

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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