Donner… Une histoire de l’altruisme, de Philippe Steiner

« La maîtrise des dispositifs d’échange et d’appariement
devient ainsi un enjeu social considérable, en constituant
le point de rencontre très concret de visions opposées quant
à la manière de concevoir et d’organiser les sociétés modernes. »
Philippe Steiner, 2016, p. 385

Certaines lectures ont ceci de particulier qu’elles proposent une montée en puissance : au fil des pages, les lignes qui défilent sous nos yeux nous offrent des éléments de plus en plus intéressants si bien qu’on termine l’ouvrage avec le sentiment d’avoir appris beaucoup. Paru l’an passé, l’ouvrage de Philippe Steiner (un auteur important dans le domaine de la sociologie économique), Donner… Une histoire de l’altruisme appartient à cette catégorie et montre tout l’intérêt qu’il y a à enquêter sur l’altruisme dans nos sociétés contemporaines. Un voyage des plus enrichissants commenté à grands traits dans les lignes qui suivent.

Donner_Steiner

Critiquer l’économie

L’ouvrage est divisée en trois parties d’inégale longueur. La première présente une critique théorique de l’économie politique d’un point de vue sociologique et met en avant les travaux d’Auguste Comte, de Durkheim et des durkheimiens (notamment Simiand et Mauss) et de Bourdieu. Autant d’auteurs que nous retrouverons par la suite. Si Philippe Steiner souligne le fait que la plupart de ces auteurs n’ont qu’une connaissance médiocre de l’économie cela n’empêche pas qu’il y ait une « remarquable continuité » (p. 20) et une pertinence réelle dans les critiques qu’ils adressent à l’économie, ce « savoir prématuré » aux yeux de Comte.

Parmi les principaux reproches formulés, on peut citer la trop grande place accordée aux choix rationnels, à l’intérêt personnel (matériel) et donc à l’Homo Oeconomicus (« une sorte de monstre anthropologique » pour Bourdieu), à l’échange marchand ainsi que le contenu normatif présent souvent implicitement dans le discours des économistes. Même la loi de l’offre et de la demande se voit critiquée au motif que ses fondements empiriques sont loin d’être évidents et que, tant l’offre que la demande sont socialement construites. En somme les hypothèses de base de l’économie et sa méthodologie ne sont guère jugées satisfaisantes. Ces éléments mis en place, l’ouvrage aborde alors un second moment.

S’écarter de la logique marchande

En effet, en s’intéressant à l’altruisme et au don, la sociologie s’attaque à un des piliers de la science économique : l’échange marchand. La seconde partie de l’ouvrage (chapitres 2 à 5) est alors dédiée aux multiples échanges qui s’écartent de la logique marchande. Le point de départ est fourni par Auguste Comte et l’altruisme présent, notamment au sein de la famille (la société étant pour lui composée de familles et non d’individus). Si l’altruisme a, par la suite, été intégré par l’économie dans sa boîte à outils, Philippe Steiner prolonge le message comtien avec l’étude des transferts familiaux (héritage, dons intrafamiliaux, transferts de biens, services…) dont on regrette que certaines données ne soient pas plus récentes (voir pages 107-108 : les résultats datent du milieu des années 1990) – un élément que l’on retrouve ponctuellement – mais le message au clair : au sein de la famille la sphère marchande et non marchande se répartissent les tâches et vu les montants considérables de richesses qui sont transférées (voir les travaux de Thomas Piketty pour le cas de l’héritage), ces pratiques qui échappent à la logique marchande ne sont pas négligeables.

Les durkheimiens entrent ensuite en scène en se réappropriant l’altruisme comtien. Le point de départ est Émile Durkheim pour qui la société et la vie sociale ne sauraient être régulées par la logique marchande et les contrats (tout n’est pas contractuel dans le contrat…). Le vide entre l’État et les individus doit être comblé par l’institution de groupements professionnels, ce qui permettrait une meilleure intégration sociale tout en réduisant les suicides égoïstes et anomiques : est ici visé l’action désintéressée, qui permet le dépassement de soi et la création de lien social. Marcel Mauss et son Essai sur le don interviennent alors pour enfoncer le clou et montrer que les systèmes de dons contre-dons ne sont pas des survivances du passé. Un thème actualisé par Steiner car à notre époque, les dons sont souvent médiatisés par des organisations. Il y a alors des dons  « mécaniques » et « organisationnels » (collectes de sang, transplantations d’organes), ces derniers reposant sur des relations sociales impersonnelles qui les rapprochent, en partie, des échanges marchands.

Le moment Bourdieu est celui qui m’a le plus intéressé dans cette partie. Pas tellement par la présentation des travaux de Pierre Bourdieu sur la logique de l’honneur et la mise à jour d’un intérêt différent de celui des économistes et – ce qui en résulte – le brouillage des frontières entre comportements désintéressés et intéressés (il y a un intérêt à paraître désintéressé) pour aboutir à « l’échange de biens symboliques » (des biens qui échappent à la logique marchande car ayant aussi une dimension culturelle par exemple : choisir la bonne bouteille de vin, le bon avocat, le bon tableau…). C’est plutôt le prolongement proposé qui s’est révélé instructif. En effet, Bourdieu n’accorde pas une grande place à la question de savoir comment, en pratique, l’offre et la demande se rencontrent, comment les individus tombent sur le bien qu’il recherche quand il est question de biens symboliques. L’orchestration des habitus est une belle formule mais qui demande à être explicitée. Philippe Steiner propose alors d’étudier la commercialisation des biens symboliques en prenant appui sur les travaux de Lucien Karpik avec l’économie des singularités (p. 232-255). Une démarche convaincante qui permet de comprendre pourquoi, quand il est question de biens singuliers, on ne cherche pas le meilleur rapport qualité/prix mais le bien qui permet de projeter la meilleure image de soi (faire preuve de bon goût, consommation ostentatoire…) ou encore pourquoi certains biens affichent une telle déconnexion entre le contenu objectif du bien et son prix de vente.

La Grande Performation

Á ce stade, les personnes qui ont pu prendre contact avec la sociologie n’auront pas forcément le sentiment d’avoir appris grand chose. C’est alors qu’arrive la troisième partie du livre (pages 287-381), la plus riche sans doute. Philippe Steiner développe une réflexion sur le rôle que jouent les représentations (pratiques ou construites) de l’économie sur les comportements individuels et collectifs. Taclant quelque peu les travaux traitant le savoir économique comme une croyance, l’auteur prend appui sur Karl Polanyi et Michel Callon afin d’aborder les avancées récentes de la science économique, notamment ses effets performatifs.

En effet, la théorie économique n’est pas qu’un savoir abstrait. Via l’économie expérimentale, l’ingénierie économique, les nudges, le market design (Leonid Hurwicz, Eric Maskin, Roger Myerson, Alvin Roth…), les évolutions technologiques elle a des applications très concrètes, de l’allocation des internes en médecine à la procédure APB en passant par les marchés financiers. Aussi l’économie s’inscrit-elle dans des dispositifs d’échange, dispositifs qui ne réclament parfois même pas que l’individu ait connaissance de la théorie économique : le dispositif est conçu pour que l’individu se comporte comme s’il la connaissait. De quoi contourner les problèmes de rationalité limitée : va mon/ma petit.e, on s’occupe de tout pour toi…

Si tous ces dispositifs ne sont pas parfaits (certains assurent une stabilité des allocations sans être efficaces, d’autres peuvent être manipulés par les individus…) cette montée en puissance de l’expertise économique et ce type d’applications ont des implications loin d’être anodines du point de vue du comportement et des valeurs, quand bien même tout n’est pas (encore ?) régi de cette manière (cf. les situations évoquées dans la seconde partie de l’ouvrage). Aussi, même si notre société demeure altruiste, l’auteur plaide pour que les sociologues n’abandonnent pas aux économistes la construction et la mise en forme de ces dispositifs d’échange. Comme le dit l’auteur en conclusion, « il est possible de se saisir des sciences sociales pour limiter l’emprise de l’économie marchande sur les sociétés contemporaines » (p. 386). L’enjeu politique est alors fort, qui renvoie à deux questions centrales : « quelle place va-t-on accorder aux différentes arènes d’échanges ? Quelle place accorder à l’altruisme et à l’intérêt ?« 

« […] nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif » (Émile Durkheim)

Alors qu’une polémique a récemment émergé autour du concours CNRS 2017, l’ouvrage de Philippe Steiner offre une démonstration de ce que la sociologie peut apporter à notre compréhension du monde contemporain. En repartant d’auteurs classiques pour mieux actualiser leurs propos, il montre que les pratiques relevant de l’altruisme sont bien plus nombreuses qu’on ne pourrait le penser à l’heure du « néolibéralisme« . Loin d’être une survivance du passé ou d’une pensée archaïque elles permettent de voir que nombre d’échanges ne transitent pas par un marché. En procédant de manière progressive et pédagogique, il met à jour les enjeux sociaux et politiques qui sont en jeu derrière la création de marchés, de dispositifs d’échange relevant de la théorie économique. Certes cela n’implique pas ipso facto la disparition de tout lien social et le règne du calcul égoïste mais il y a là matière à interrogation et à se saisir du sujet pour entrouvrir davantage la porte ouverte par cet ouvrage. Dévoiler et expliquer certains faits sociaux pour permettre au lecteur de mieux comprendre le monde qui l’entoure : ce n’est pas le moindre des mérites de Donner… Une histoire de l’altruisme.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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