La fabrique des corps – Réparer et augmenter les vivants ?

« On peut affirmer que les squelettes retrouvés
ont été amputés, car les os tranchés présentent
des sections trop nettes pour être le fruit d’un
accident. C’est jamais très net, un bras boulotté
par un smilodon. »
Ambroise Paré

Second titre la collection Octopus, La fabrique des corps de Héloïse Chochois nous propose un parcours qui permet d’explorer l’univers des amputations en plus de consacrer des développements aux prothèses utilisées pour remplacer le ou les membres perdus. Des thèmes on ne peut plus actuels mis en bande dessinée pour un résultat qui mérite qu’on s’y attarde.

La Fabrique Des Corps Couv

Une histoire de membre(s)

Si les personnes équipées d’une prothèse sont présentes dans notre quotidien – même si leur nombre précis reste difficile à saisir – et peuvent aussi être croisées à travers la musique, le cinéma, la bande dessinée (que l’on songe à Aghnar le Bisaïeul et Tête d’Acier l’Aïeul chez les Méta-Barons) ou encore les mangas (Berserk, FullMetal Alchemist, Levius, Die Wergelder…) on ne peut pas affirmer que chacun ait une connaissance fine des univers de l’amputation, des prothèses… Aussi La fabrique des corps vient-elle nous en apprendre plus sur ces sujets en répondant à des questions aussi diverses et variées que : qu’est-ce qu’une douleur fantôme ? De quand datent les premières amputations et prothèses ? Quelles sont les voies explorées actuellement ? Quelles interrogations naissent de ces pratiques ? Les prothèses sont-elles l’avenir des femmes et des hommes ? La promesse du meilleur des mondes ?

Á travers quatre chapitres, Héloïse Chochois propose des éléments de réponse tout en suivant une démarche logique – symbolisée au début de chaque chapitre par l’ajout d’un étage à la « maison » où se trouve le personnage principal : évoquer la perte du membre (et expliquer comment on fait pour amputer : il ne s’agit pas de tout couper comme un barbare…) et la douleur fantôme puis envisager la question des prothèses et terminer par des questions prospectives qui rappelleront bien des souvenirs aux lecteurs de SF en plus d’aborder le transhumanisme (discussion que l’on peut poursuivre avec la parution récente de L’humain et ses prothèses). Une progression qui permet de balayer large, d’évoquer nombre de sujets en leur accordant systématiquement le développement nécessaire pour une compréhension au moins minimale (oui à la fin vous ne saurez pas comment fabriquer une prothèse tout.e seul.e dans votre garage ou salon).

Du côté de la narration retenue, le choix est efficace et a fait ses preuves : le personnage principal est victime d’un accident. Amputé au-dessus du coude, sans connaissance préalable sur sa nouvelle condition il va découvrir en même temps que nous ce que son interlocuteur va lui apprendre. Un interlocuteur qui n’est autre que Ambroise Paré mais un Ambroise Paré qui connaît aussi les développements survenus après le XVIe siècle ! De quoi nourrir un dialogue où, certes, Ambroise Paré est celui qui parle le plus, mais qui ne se transforme jamais en un cours de science ennuyeux. Bien au contraire.

FDC
Un exemple d’une page « muette »

Ce n’était pas mieux avant

D’abord grâce à la perspective historique adoptée. Héloïse Chochois resitue les pratiques actuelles – l’amputation comme les prothèses – par rapport à ce qui se pratiquait avant. Ainsi l’amputation était pratiquée au Mésolithique et la première prothèse (un gros orteil) date d’entre 1000 et 600 avant Jésus-Christ. Mais des évolutions se repèrent : la manière d’amputer au Moyen-Âge, par exemple, ne semble pas très efficace pour assurer la survie des patients (couper puis ébouillanter à l’huile le membre coupé avant de lui appliquer un morceau de fer rougi). Les progrès réalisés tant pour l’amputation que pour les prothèses le seront grâce aux guerres : il faut amputer proprement les soldats si on veut qu’ils survivent et leur fabriquer des prothèses pour qu’ils puissent par la suite mener une existence convenable. Une thématique qui se prolonge encore de nos jours.

Le parcours proposé est intéressant à plusieurs titres. En effet outre le détour par l’histoire la mise en forme retenue est à noter, pour plusieurs points. D’abord par l’alternance entre les séquences muettes et celles parlées. En dehors des échanges entre le personnage principal et Ambroise Paré, le reste se déroule sans mot. Les cases se succèdent sans qu’il y ait besoin de nous expliquer quoi que ce soit. Les images parlent d’elles-mêmes ce qui permet de ne pas faire que lire des bulles mais aussi de lire des images. Une manière de respirer que l’on retrouve à d’autres endroits du livre, que ce soit dans les interludes proposés, quelques digressions (qui permettent aussi de comprendre d’où provient le titre…) et des clins d’œil dans le dessin ou les paroles des personnages à certains auteurs, comics, manga…

Ensuite, ce qui m’a le plus intéressé tient à la fois à la présentation des tendances récentes, notamment la réinnervation sélective (pour une meilleure commande des prothèses) ou encore les initiatives développées pour rendre les prothèses accessibles à chacun et à meilleur coût (car toutes les prothèses ne sont pas prises en charge à 100% par les systèmes de protection sociale). L’évocation des associations, des Fab Lab (notamment My Human Kit) et des imprimantes 3D pour réaliser des prothèses coûtant 200 euros en plus d’apprendre aux humains à réparer par eux-mêmes leur prothèse – comme une déclinaison des ateliers collaboratifs où l’on répare les appareils électro-ménagers…

Gros orteil
Elle n’est pas belle cette prothèse ?

Répartition

Il faut aussi évoquer un élément qui renforce le réalisme de l’ouvrage. En effet ce dernier ne se résume pas à nous transmettre un savoir (simplifié), il permet aussi d’aborder – même si ce n’est pas le cœur du sujet – la condition de personne amputée. Le personnage principal met en effet du temps à (s’)accepter et à retrouver goût à la vie. Certes les pages et propos dédiés à ces questions ne sont pas nombreux mais on voit assez facilement les coûts psychologiques subis, la question du regard des autres et de son propre regard sur ce qui a été perdu et les efforts à entreprendre pour retrouver des habitudes, des gestes… Ce n’est pas parce qu’un membre est perdu que la personne doit être considérée comme diminuée de façon permanente. Il n’y a pas de misérabilisme dans La Fabrique des corps mais, au fond, une répartition des rôles entre Ambroise Paré qui occupe le versant scientifique et technique quand le personnage principal ouvre la voie de la psychologie.

L’ouvrage contient donc de nombreuses informations accessibles pour peu que l’on sache lire. Certains passages, un peu plus techniques que les autres, demandent peut-être à être relus mais sans connaître grand chose au sujet je n’ai pas buté sur un passage. Et puis l’humour n’est pas absent, à travers les propos ou certains dessins. S’il fallait évoquer un point un peu moins bien réussi que les autres, il concernerait certains enchaînements de dialogues qui ne sont pas toujours parfaits. C’est surtout le cas dans le dernier chapitre où les transitions manquent et on a l’impression d’avoir des propos plaqués là et qui suscitent des réponses déjà entendues un peu plus tôt dans l’échange. Rien de trop grave donc.

Dr Connors
Vous le reconnaissez ?

L’avenir de l’Homme s’écrit-il avec une main mécanique ?

Avec un rendu simple et clair, des explications qui ne perdent pas le lecteur en cours de route, La fabrique des corps est une bande dessinée qui montre, s’il en était besoin, que ce support est tout à fait adapté pour faire passer des idées, transmettre des savoirs sous une forme certes simplifiée mais qui ne sacrifie pas l’exactitude. Héloïse Chochois aborde de nombreux sujets avec la volonté de ne pas donner une vision idéalisée (la question de l’accès aux prothèses, des coûts…), un élément que l’on retrouve quand vient le moment de parler du transhumanisme, ses promesses et ses menaces potentielles même si l’avenir reste ouvert. Voilà donc une lecture instructive en attendant le prochain volume de la collection qui parlera… de sexe.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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