Goyô – Comme les cinq doigts de la main

« Les amis et les camarades qui me donnent
envie de m’intéresser à leurs problèmes et de
les partager sont sûrement pour moi des êtres
aussi importants qu’une famille. »
Masanosuke Akitsu

Alors que l’animé ACCA13 a été diffusé il y a quelques mois, une autre série de Natsume Ono avait fait l’objet d’une adaptation il y a quelques années de cela : Goyô. C’est de la version manga dont il sera question ici. Venez vous promener dans les rues d’Edo en compagnie d’un rônin hésitant et d’une bande de brigands que l’on ne rencontre pas tous les jours au cours de huit tomes menés de main de maître par l’auteure.

Tomes de Goyô
De bien belles jaquettes

Hésitation

Alors qu’il existe une prime pour les grands, le manga Goyô a pour héros un samouraï de grande taille qui marche voûté, paraissant ainsi plus petit, d’une envergure moindre… et qui galère quelque peu. Masanosuke, fils aîné de la famille Akitsu, arrive à Edo alors qu’il a perdu la face et quitté l’emploi qu’il occupait auprès de son Daimyô. Rônin, il a du mal à trouver un emploi et doit trouver de l’argent pour aider sa famille financièrement. Les offres d’emploi ne correspondant pas à ses souhaits il vivote avant de faire la rencontre d’un homme, Yaichi, qui l’embarque dans une drôle d’aventure… Masa va lui servir de garde du corps lors d’une remise de rançon ! Yaichi est en effet le chef d’une bande de brigands : les Goyô.

Pour sa participation, Masa reçoit de l’argent et Yaichi lui propose d’intégrer la bande, composée de quatre personnes (outre Yaichi on compte Matsukichi qui récolte les informations nécessaires à la bande, Umezo, tenancier de la taverne où ils se réunissent et O-Take, une ancienne courtisane). Le rônin hésite car mettre son art au service d’une entreprise malhonnête entre en contradiction avec ses principes. Pour autant les Goyô ne sont pas des brigands comme les autres, le manga le montrera : ils choisissent les personnes qu’ils enlèvent pour toucher une rançon, procèdent en toute discrétion et relâchent toujours l’otage en vie. La rançon est ensuite partagée entre les membres. Ainsi les brigands respectent-ils une certaine éthique et iront même parfois jusqu’à refuser une rançon tout en relâchant l’otage… Leur nom provient de la feuille d’érable japonais (Acer palmatum), qui possède 5 à 7 lobes.

Masanosuke va ainsi graviter autour d’eux, finir par intégrer peu à peu le groupe et se trouver ainsi confronté à différents cas de conscience. Il va ainsi réfléchir à ses actes, sur les personnes qui l’entourent, éprouver le « mal d’Edo » (le déracinement n’est pas toujours indolore). Surtout que le rônin est un peu gauche, maladroit, pas à l’aise en présence du public, mauvais menteur et, cerise sur le gâteau, il dit parfois tout haut ce qu’il pense. L’implicite et les sous-entendus n’étant pas son fort il est parfois taxer d’ « indélicat ». Pourtant le personnage renferme une richesse qui ne demande qu’à se révéler. Cette pierre brute va dévoiler son éclat et transformer aussi le groupe auquel il appartient tout en essayant de ne pas perdre le contact avec sa famille.

Les Goyô
Masa, Matsukichi, O-Take, Yaichi et Umezo (de gauche à droite)

Évolution 

Bien sûr, qu’une série nous donne à voir l’évolution d’un personnage qui va aussi avoir une influence sur les personnes qui l’entourent n’est pas, en soi, un thème nouveau. Mais l’intérêt de Goyô, c’est de voir comment cela se passe. Natsume Ono prend le temps de nous présenter les personnages formant la bande de brigands. Les oppositions et complémentarités qui se dégagent colorent singulièrement cette bande dont certains membres se disputent pour faire la cour à O-Take. Les Goyô sont un curieux assemblage et leur chef, Yaichi est le plus mystérieux. On ne connaît pas son passé et il se moque de celui des autres. Il veut profiter de l’instant présent. Une philosophie contagieuse mais qui n’empêchera pas Masa de vouloir en savoir plus sur lui et les personnes qu’il croise.

Un procédé astucieux pour dévoiler peu à peu l’univers de la série, composé de bandits actifs ou inactifs, courtisanes, marchands, forces de l’ordre, commerçants, espions, habitants d’Edo, et finalement peu de samouraïs… Le manga propose ainsi un jeu du chat et de la souris à plusieurs niveaux : outre le fait que certains bandits s’intéressent aux Goyô, la police aussi, notamment en la personne de Yagi, un machikata yoriki dont la finesse d’esprit détonne par rapport à Masa… ce qui n’empêche pas les deux de converser à plusieurs reprises dans une relation symétrique à celle entre Masa et Yaichi (l’un voulant essayer de tirer les vers du nez de l’autre). Surtout que Yagi va trouver un travail (honnête) à Masa…

Le manga offre alors différentes oscillations : entre passé et présent, arrivée et départs de personnages, lieux animés et isolés, inaction et réalisation d’un enlèvement, questionnements et affirmations… La coloration principale du manga n’est alors pas l’action pure. Il s’agit plutôt de donner à voir un certain nombre de personnages pour comprendre la voie qu’ils ont choisie, leurs décisions. L’accent est aussi placé sur l’environnement : Natsume Ono restitue avec soin l’époque d’Edo à travers les bâtiments, les vêtements, la nourriture… Là-dessus, l’intrigue conçue par Natsume Ono et son avancée parachève le plaisir de lecture.

Masa et feuilles d'érable
Masa et des feuilles d’érables (goyô)…

Révélation

Par rapport à d’autres mangas de sabre se déroulant à la même époque, dans Goyô les combats ne sont pas l’essentiel. Ou plutôt c’est un combat plus intérieur qui prédomine. Les affrontements physiques n’occupent que quelques cases et l’auteure use d’ellipses pour arriver le plus vite possible au résultat. Idem pour ce qui concerne les enlèvements où l’on passe rapidement sur son élaboration et son exécution. Les planches du manga sont davantage consacrées aux positions des personnages, leur regard, les paroles… et dégagent une certaine maîtrise, un calme quand bien même il peut y avoir tempête sous certains crânes.

Graphiquement le manga révèle des planches épurées. Le trait est fin, les personnages sont croqués avec une économie de détails qui ne nuit pas au résultat final. On devine même que certains sourires cachent en réalité bien des souffrances. Certes les visages peuvent varier à la marge d’une planche à l’autre mais les « propriétés » des personnages se reflètent dans ce graphisme, comme s’il y avait une fécondation croisée entre celles-ci et le rendu des personnages, ce dernier révélant qui est qui. Un élément renforcé par le jeu des différences d’apparence (entre Masa et son frère) qui font écho à des personnalités diverses mais aussi par le jeu des couleurs.

Ce dernier point trouve sa pleine mesure avec Masa et Yaichi. Le premier a des habits de couleur sombre, est hésitant mais affiche une personnalité claire ; le second a des vêtements blancs, affiche un certain charisme tout en ayant une personnalité plus trouble que Masa. Mais cet état n’est pas figé et une des grande ligne du manga concerne justement l’évolution des personnes – Yaichi a choisi Masa parce qu’il l’intéresse, aime l’observer… mais est-ce suffisant pour bâtir quelque chose ? – et comment leur relation en sera ou non affectée.

Masa et Yaichi

Goyô : pourquoi pas toi ?

Avec ce titre, Natsume Ono nous propose une œuvre tout en finesse qui, partant d’un rônin en recherche d’emploi nous ouvre bien des portes. Celles qui renvoient à l’amitié, la colère, le passé, les proches, les choix… Surtout à travers la formation des Goyô, on voit poindre une idée forte : nul ne peut s’en sortir seul. Les brigands ont chacun besoin les uns des autres, ce qui bat en brèche l’idée d’une association qui ne reposerait que sur les intérêts bien compris des participants. Il y a plus et le tout n’est pas égal à la somme des parties. En somme voilà un manga qui développe une intrigue qu’il mène à bon port au fil de huit tomes qui se termine sur une note qui rend la mélodie de Goyô encore plus douce à l’oreille.

 

Copyrights Goyô

 

 

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

5 réflexions au sujet de « Goyô – Comme les cinq doigts de la main »

    1. Si son trait t’attire alors fonce ! Elle arrive à « croquer » ses personnages avec un style qui fait merveille à mes yeux. Le personnage de O-Take, notamment, m’a marqué tant ce qui émane d’elle visuellement correspond à ses paroles et à ses actes.

      Hâte de pouvoir connaître tes impressions quand tu attaqueras Goyô ! 🙂

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  1. Contente que tu parles de cette vieille série, elle est vraiment superbe. Ambiance feutrée et élégante.
    C’est marrant que tu évoques Acca 13, puisque je l’ai connu par ce biais. L’animé Goyo est aussi de très bonne qualité (et exceptionnellement dispo chez nous), avec une bande son qui fait voyager.

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    1. J’avais les huit tomes depuis quelques mois alors j’ai saisi l’occasion pour les lire et en parler. C’est le mot : élégance. La série a une certaine classe, sans jamais devenir prétentieuse mais en ayant les mots justes, les expressions des personnages qui vont avec… quelque chose qui « colle » tout à fait avec l’histoire.

      Ouh alors il faudra que je me penche sur la version animée alors ! Je n’ai pas eu l’occasion de la voir et j’ai beaucoup de retard sur Acca13 (tu la trouves bien elle aussi ?)…

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  2. Ah je pensais que tu avais vu les deux ^^
    La version anime de Goyo est légèrement différente du manga, c’est juste un peu moins développé, mais ils ont su faire de bons découpages.
    Hum Acca 13 c’est moyen, sans être mauvais. Je pense que tu peux t’en passer. Ca ne lui réussit pas trop les histoires de complots politiques et puis il y a pas mal d’invraisemblances.

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