Nou3… ou rien

« Ceci est le fusil du futur. Les guerres de
demain seront menées par des animaux
télécommandés tels que ceux-ci. Des
armes sur pattes […]. »

Est-il nécessaire qu’une histoire soit longue pour nous toucher ? Non : en recourant à des éléments de notre environnement familier pour mieux imprimer sa marque et nous faire sympathiser avec les personnages principaux il suffit souvent de peu de pages. Une centaine de pages dans le cas de Nou3 de Grant Morrison et Frank Quitely pour nous offrir un récit poignant, dont certaines cases s’impriment dans notre tête tant pour le découpage retenu que pour les thèmes abordés.

Nou3 couv
Aux grands animaux la patrie reconnaissante

Les réflexions sur la condition animale ne sont pas récentes. Depuis, au moins Bentham, la question a été posée. Depuis, La libération animale de Peter Singer et d’autres ont, ces dernières décennies/années posé nombre de questions sur nos pratiques, attitudes vis-à-vis des animaux. Présenté comme étant au sommet de la chaîne alimentaire l’Homme a parfois tendance à faire peu de cas des êtres vivants qui l’entourent. Déforestation, tests de produits cosmétiques, médicaux et autres sur des animaux, conditions d’élevage, d’abattage de ces derniers, maltraitance… La liste est longue, qui montre que le souci de l’autre n’est décidément pas la chose du monde la mieux partagée.

Dans Nou3, Grant Morrison et Frank Quitely explorent et développent une autre dimension de l’exploitation des animaux par les hommes : en faire des machines de guerre télécommandées. L’avenir de l’armée se conjugue avec des animaux de compagnie insérés dans des armures robotisées. Bien sûr cela demande une petite préparation : il faut les connecter à l’armure, leur apprendre à tuer, leur filer des médicaments pour qu’ils encaissent la charge… et le tour est joué ! Les voilà prêts à partir en mission pour tuer des « méchants » et épargner ainsi de nombreuses vies. Merci les gars ! Les trois que nous suivons (un chien, un chat, un lapin) ont tellement bien fait leur boulot qu’on ne leur destine plus de mission ; ils doivent être éliminés rapidement. Une fin digne pour services rendus à la nation.

Surtout que les applications potentielles de ces « animaux télécommandés » sont nombreuses : outre les missions d’assassinat, les conflits… ils peuvent aussi servir pour assembler des moteurs ! Nouvel avatar d’une potentielle fin du travail pour les individus. Et voilà des animaux kidnappés parfois, élevés en batterie, qui ne sont désignés – dans le cas des trois « héros » – que comme des numéros (1, 2, 3). De la chair à canon taillable et corvéable, des « inputs » qui bonifient la technologie mise à disposition et qui peuvent s’auto-détruire en cas de problème. Que des avantages… mais à quel prix ?

1,2 et 3...
1, 2 et 3 avec Roseanne

Regarde les hommes tomber

C’est donc un comics coup de poing que l’on a entre les mains, qui marque l’esprit sur de nombreux points. Déjà parce que l’on voit des animaux avec lesquels nous sommes familiers être en même temps des machines à tuer qui vont s’échapper de leur centre au moment où leur exécution est décidée (d’où le titre original We3 que l’on peut lire « we free« ). Privés de leurs médicaments, on ne leur donne que quelques jours à vivre ce qui ajoute au tragique de la situation… même si l’armée dépêche bien des forces pour les éliminer le plus vite possible : si jamais le grand public savait pour eux, cela pourrait faire des histoires. Et le complexe politico-militaire n’aime pas les histoires, surtout quand elles peuvent menacer leurs ambitions. La poursuite est donc féroce, où l’on ne peut que soutenir ces évadés qui éliminent toute menace contre eux. Notre sympathie leur est acquise.

Ainsi comme dans Descender ou le dernier film de la Planète des Singes, l’humanité est bien davantage à rechercher chez Bandit, Minette et Pinate (soit 1, 2 et 3). Même s’ils se disputent, les trois coopèrent, veulent s’en sortir, essayer de trouver un refuge. Leurs propos ont beau être simples et répétitifs ils en disent bien plus quand on voit leurs expressions, quand on complète les mots lus. Bien sûr tous les humains ne leur veulent pas du mal mais ils font peur (et quand on a peur et qu’on est aux États-Unis on a la gâchette facile…) et ceux qui peuvent leur être d’un secours sont rares : soit un marginal soit la scientifique (Roseanne) qui a contribué à faire d’eux ce qu’ils sont (ce qui lui donnerait presque un petit aspect du Colonel de Akira).

Il reste quand même de l’espoir, ponctuellement, du côté des hommes. Parce que si le lecteur éprouve une sympathie pour notre trio en fuite, si les travers humains sont toujours bien trop nombreux et que l’expérimentation sur les animaux demandent à être sérieusement questionnée, ces derniers ne sont pas non plus des modèles à suivre. Il n’y a pas de mythe du bon animal dans Nou3. Ils suivent leurs instincts, affichent une cohérence mais ne sont pas dressés sur un piédestal. Ils demeurent des créatures armées, dangereuses, loin des animaux de compagnie qu’ils étaient avant.

 

i am a heros
Non, ce n’est pas le personnage principal de I am a Hero qui est attaqué !

Le Bruit et la Fureur

Placer au centre de l’intrigue trois animaux mêlés à la machine va aussi avoir des conséquences du côté du découpage des pages, des cases. Comme ils n’ont pas la même perception du temps et de l’espace que les hommes on peut observer que les gouttières sont plus larges, que certaines séquences sont décomposées au sein même de la page, ce qui permet de renforcer le côté instantané de l’action tout en arrêtant le temps pour nous permettre de comprendre ce qui vient de se passer (contrairement aux victimes). Le nombre de cases par pages, tout comme leur forme peut également varier au gré des situations. Un véritable effort est donc fait pour donner à voir le monde à travers les yeux des animaux.

Et ces derniers sont croqués en pleine action, alors que la violence se déploie sur tous les plans. Ils peuvent aussi apparaître discutant de ce qu’ils doivent faire, lors des rares moments de calme. Ou encore avec de la rage dans les yeux, de la colère qui explose ou avec du sang sur la tête, un mauvais état général et la mort qui n’est pas loin. Certaines pages, franchement émouvantes, ne seront pas sans laisser une empreinte sur le lecteur similaire à celle faite par Nina Tucker dans Fullmetal Alchemist. Traités comme des objets par les hommes nos trois animaux de compagnie occupent le haut du pavé dans le graphisme retenu.

Un travail du côté du langage est aussi à l’œuvre. 1,2 et 3 ont appris du vocabulaire humain. Perte de temps pour le politique et le militaire : à quoi bon enseigner des éléments de langage à ces armes sur pattes ? Ce ne sont pas des modèles d’éloquence pour autant : leur langage reste imparfait et limité, les phrases ne sont pas toujours complètes mais cela ne fait que renforcer la distance entre eux et les hommes en même temps que cela participe à leur cohésion, à la formation de leur propre groupe. La traduction de Jérémy Manesse tient donc une place loin d’être négligeable dans l’impression générale – comme dans toute série.

Chat en action

« Nou3 bon. Bon chien. Maison.« 

Trois chapitres pour Nou3 c’est à la fois court et suffisant pour développer une intrigue et un propos qui ne laissera pas le lecteur insensible. Vouloir augmenter des animaux n’est pas sans danger – il en va de même pour les hommes – on peut même dire qu’il vaut mieux se débarrasser des armures mécaniques pour retrouver sa véritable identité. Les dérives qui apparaissent trouveront une réponse dans un final que chacun pourra évaluer selon ses goûts. Voilà une œuvre qui propose des (anti)héros dont le désir de vivre et les horreurs subies résonnent dans les têtes et invitent à ne pas laisser de côté les questions touchant à la condition animale.

copyright nou3

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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