L’ordre de la dette – Benjamin Lemoine

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un détour par le passé. C’était un peu avant que Reinhart et Rogoff ne publie This Time is Different et que la « crise des dettes souveraines » en Europe n’arrive. Je ne sais pas si les choses sont fondamentalement différentes maintenant mais lorsque la dette publique était évoquée en cours de macroéconomie c’était de manière « simple » : on l’étudie dans un cadre statique (IS/LM) ou bien dans un cadre dynamique (modèle de Solow, voire un modèle DSGE si on veut être à la pointe…). On regarde quels sont les effets sur la croissance et le tour est joué.

On pouvait trouver cela quelque peu étriqué et, donc, lever la main et demander quelques approfondissements : comment la dette est-elle vendue ? Existe-t-il une ou différentes procédures ? Qui en profite ? Quelle portée pour les conclusions ? La réponse était rapide : en quelques mots le sujet était expédié plus ou moins adroitement (ce n’est pas dans le modèle donc…), sans référence à l’histoire, avec des remarques sur le fait que, de toute façon ça ne servirait à rien pour le partiel (à quoi bon se casser la tête ?). Cerise sur le gâteau, la question « vous ne faites pas une double licence éco-socio par hasard ? » accompagnée d’un léger sourire concluait la réponse. Inutile de dire que le traitement de la dette en (macro)économie ne m’avait pas trop satisfait.

Aussi la parution de l’ouvrage de Benjamin Lemoine permet d’apporter un éclairage sur quelques questions qui me trottaient dans la tête.

9782707185501

Un des buts affichés de la sociologie a toujours été d’interroger les « évidences », de remettre en question le « ça va de soi ». La tâche est parfois ingrate, parfois mal comprise (cf. la dernière défense en date de la discipline par Bernard Lahire) et les résultats sont parfois jugés au mieux admirables sur le plan méthodologique, au pire décevants (coucou François Simiand). Interroger la dette publique : pour quoi faire ? A quoi bon ? Sommes-nous concernés ? N’est-ce pas trop technique ? A travers les pages l’auteur revient sur ces questions et nous montre tout l’intérêt qu’il y a à ne pas se détourner du sujet (voir notamment sa conclusion et la préface de André Orléan).

Benjamin Lemoine s’inscrit dans des thématiques porteuses, notamment en sociologie économique, autour de la construction (sociale, politique, institutionnelle…) des activités économiques, de la performativité, de l’histoire des indicateurs et des controverses… Ici il s’agit de la dette publique, un sujet qui, d’habitude est réduit à quelques éléments-clés : le montant de la dette, le déficit, les moyens de la réduire, les taux d’intérêt et la dramaturgie qui l’accompagne (ouvrez un journal, vous trouverez à peu près tout le temps la même rengaine).

Il m’est impossible de restituer dans le détail le propos de L’ordre de la dette (sous réserve, en plus, que j’ai bien tout saisi). Aussi je me contenterai de quelques remarques avant de finir sur des observations critiques.

Suivant un récit organisé chronologiquement on voit peu à peu l’Etat recourir aux marchés financiers pour lever les fonds nécessaires au financement public. Une vraie révolution de palais car jusqu’au début des années 1980, la plus grande partie du financement s’obtenait assez simplement : les banques… plaçaient une partie de leurs avoirs sur un compte au Trésor. D’où des flux de ressources qui servaient au Trésor pour couvrir les déficits avec un coût qu’il fixait lui-même !

Au contraire, par la suite, selon différentes étapes reconstituées par Benjamin Lemoine, ce système va être démantelé : la haute fonction publique du Trésor va scier la branche sur laquelle elle était assise en faisant de  l’Etat un emprunteur comme un autre. Ce processus d’inversion qui se met en branle a de quoi surprendre rétrospectivement et on peut ironiser à bon droit sur les arguments avancés pour justifier que l’Etat aille « devant » les marchés pour trouver preneur. Les pages consacrés à ce sujet sont des plus instructives et se lisent sans grande difficulté.

J’ai été surpris de voir comment l’argumentaire proposé au fil du temps (et la fameuse analogie entre l’Etat et l’entreprise/un ménage) est pauvre et comment la « causalité budgétaire » imposée n’est pas questionnée par les acteurs si ce n’est à la périphérie. Cela interroge : ont-ils été mal formés (cf. ce qui a pu être dit récemment sur la formation en économie à l’ENA) ? Est-ce sciemment caché sous le tapis car les acteurs qui ont mis cela en œuvre avait tout à y gagner (positions de pouvoir à venir dans le monde bancaire et financier privé) ?

Ce faisant, l’ouvrage permet de revenir sur certains épisodes de l’histoire contemporaine tout en les éclairant d’un jour nouveau (rapport Pébereau…) et en taillant en pièces quelques idées (autour de la loi de 1973) qui ont pu être évoquées dans des ouvrages et propos pas si lointains.

Surtout, l’ouvrage permet de dresser le contraste assez ahurissant entre dette financière et dette sociale qui n’est pas assez rappelé et évoqué : alors que l’Etat doit rembourser ses créanciers, ceux qui lui ont prêté, en revanche, du côté des « dettes implicites » (retraites…) là la musique est toute autre : à travers les réformes successives il s’agit de rallonger la durée de cotisations, de tailler dans les pensions… bref, ces créanciers-là ne sont pas traités avec le même égard. Ce n’est sûrement pas un hasard si ce traitement asymétrique revient dans sa conclusion et termine le dernier chapitre, sous forme de question : « pourquoi réserver aux contrats financiers la robustesse d’un paiement et l’irréversibilité un [sic] droit de propriété quand les prestations sociales pourraient facilement être annulées ou effacées par une nouvelle loi de finances ? » (p. 289)

Je vous laisse le soin de répondre…

Ou comment faire le lien avec une autre parution récente à la Découverte : Faut-il rembourser la dette publique ? par Regards Croisés sur l’Economie (je n’ai pas encore pu le lire).

Pour autant, quelques critiques, d’importance inégale, sont apparues au fil de la lecture : i) il est dommage qu’il n’y ait pas une perspective historique plus importante pour montrer comment la dette était traitée avant 1945 (références complémentaires en notes de bas de page ?) ; ii) autant l’auteur est percutant dans la construction de « l’ordre de la dette » autant j’ai trouvé cette thématique moins clairement mise en avant, moins convaincante sur la période récente (années 2000) ; iii) concernant les propos entre guillemets : il est souvent dur de savoir s’ils proviennent tous des entretiens menés, si leur juxtaposition associe ou non différentes intervenants… ; iv) sur la période récente, j’ai regretté que ne soit pas introduites les réflexions concernant la taille du multiplicateur qui conduisent la aussi à relativiser la question de la dette lorsque la conjoncture est déprimée ; idem pour les débats autour des 90% de Reinhart et Rogoff… ; v) enfin, l’ouvrage étant centré sur la France, j’espère que des prolongements vers les autres pays pourront s’opérer dans le futur !

Issu d’une thèse, cet ouvrage m’inspirait au départ quelques craintes car j’ai été parfois déçu par la « mise en livre » d’une travail de recherches (je n’ai jamais terminé le Élite et libéralisme de Olivia Leboyer tant le style n’est pas digeste et la thèse de Émilie Piton-Foucault, Zola ou la fenêtre condamnée, m’a perdu en cours de route). Contre toute attente, L’ordre de la dette et ses 300 pages (environ) s’est révélé agréable à lire, stimulant à travers les questions et démonstrations apportées. Bref, ce fut une très bonne lecture, de celles qui doivent intéresser le plus grand nombre car face à la dette publique non seulement nous sommes concernés mais en plus face à elle, nous ne sommes pas tous égaux…

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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