La Cantine de minuit, vol.1-2 – Vous ne viendrez pas chez lui par hasard

« Plutôt que les gens qui dévoilent tout
d’eux-mêmes et sont faciles à comprendre,
je préfère ceux qui ont une petite part
d’ombre et de mystère. »

Adaptée en série live sous le titre Midnight Diner : Tokyo Stories, La Cantine de minuit de Yarô Abe est arrivée dans le catalogue du Lézard Noir cette année. Deux volumes sont disponibles pour le moment, qui nous proposent différentes histoires courtes gravitant autour d’un même lieu : un restaurant tokyoïte ouvert la nuit.

Cantine de minuit 1 et 2 couv

Dîner de minuit

Vous avez peut-être vécu cela : sortir tard dans les rues d’une ville, chercher un endroit où manger et… ne rien trouver – ce qui conduit parfois à finir dans un fast-food. Ah si seulement il y avait une cantine de minuit comme dans le manga de Yarô Abe… La particularité horaire de ce restaurant ? Il est ouvert de minuit à sept heures du matin. La particularité de sa carte ? Elle est très réduite mais le patron vous cuisinera tout ce que vous voulez du moment qu’il a les ingrédients pour le faire. Les différentes nuits narrées au fil des deux premiers volumes nous proposent ainsi un plat différent à chaque fois (sauf pour les wiener rouges qui reviennent !). Ils sont majoritairement issus de la cuisine japonaise et donnent faim !

Ici pas de concours de cuisine, pas de gastronomic fantasy, mais une plongée dans l’univers de la nuit japonaise à travers les clients et autres habitués de la cantine de minuit. Ils ne sont pas BCBG ni aisés au point de devoir gérer la culpabilité qui va avec. Yarô Abe nous offre plutôt toute une galerie de personnages renvoyant à des mondes sociaux touchant aux salarymen, au sexe, à l’éducation, à la mafia, au chant, à la famille, à la vie de couple… et le compte est loin d’être bon ! Il y a des dirty jobs mais pas que. Et les histoires qui se racontent, les trajectoires qui se croisent pour un moment plus ou moins long (qui peuvent se prolonger en dehors du restaurant) donnent à la cantine une saveur particulière : ce n’est pas qu’un lieu destiné à restaurer la force de travail des individus.

L’espace de restauration est ainsi une bulle qui permet de suspendre, pour un temps bref – les histoires durent une dizaine de pages – les tensions, tous les éléments négatifs nés à l’extérieur. Passés la porte c’est une autre ambiance qui s’instaure, même si des disputes peuvent survenir et même si les problèmes laissés sur le pas de la porte ne disparaissent pas une fois qu’on ressort de la cantine. Des histoires d’un soir ou de plusieurs peuvent également naître, on peut assister à des chutes ou à des tentatives pour remonter la pente. La cantine de Yarô Abe est aussi un restaurant de la vie.

winner akes
Winner takes all!

Manger est un fait social

La Cantine de minuit rappelle une idée simple mais centrale : « Manger, cet acte qui pourrait sembler anodin et banal, constitue pourtant une pratique culturelle dont la compréhension est une porte d’entrée idéale pour saisir l’organisation d’une société » (Thibaut de Saint-Pol, 2017, p. 11). Au-delà des consommations alimentaires comme marqueurs de l’espace sociale (Bourdieu, 1979), le manga nous montre que ce que l’on mange ne peut être compris sans référence avec les personnes qui partagent notre table. La commensalité compte, parce que cela génère du plaisir. Les personnes ne mangent pas dans leur coin car la promiscuité du restaurant permet ainsi des échanges, des rencontres, et vu l’heure tardive, les client.e.s prennent le temps de manger.

Que retenir alors de ce parcours culinaire et social ? Que se nourrir fait du bien au corps et à l’esprit. Que les client.e.s ont leurs histoires propres, leurs cicatrices qui apparaissent plus ou moins rapidement. On a ainsi divers oiseaux de nuit, dont certains sont éloignés de leur famille, d’autres qui mènent une vie plus ou moins dissolue. L’état de santé n’est pas toujours bon, tout comme le moral et il suffit parfois d’une image pour saisir les observations du patron de la cantine dont les commentaires – qui s’adressent parfois à nous ! – viennent compléter ce que l’on voit, servent d’épilogue à une histoire. L’attitude de ce personnage – qui n’a pas de nom – n’est pas pour rien dans l’impression de bienveillance qui émane de la série.

Mais bienveillance n’est pas naïveté ou angélisme. Parce que la Cantine de minuit montre aussi certains drames qui ne font aucunement rire. Maladie, mort, violence domestique…  le monde social reste un univers marqué par les coups reçus et donnés, par des hiérarchies, des rivalités souvent euphémisées mais qui sont toujours plus ou moins sous-jacentes. Ainsi de cette crème aux œufs à la fin du tome 1 qui devient la propriété exclusive du vainqueur de la partie de mah-jong même s’il y aura une certaine ironie dans la conclusion de cette histoire. Mais si des situations sérieuses sont évoquées le propos du manga n’est pas de véhiculer un point de vue particulier. Il laisse le lecteur, en dernière analyse, trancher.

débat du soir
Débat nocturne

Le Japon à travers la cantine

Si on peut ouvrir le manga et picorer à droite et à gauche les histoires que l’on souhaite, la Cantine de minuit ne se limite pas à proposer des histoires sans lien les unes avec les autres. En effet, une certaine continuité se dessine, notamment à travers certaines histoires qui font réapparaître des personnages entrevus précédemment. Á l’instar du Vagabond de Tokyo on retrouve les habitués du restaurant au fil des récits, qui peuvent parfois prendre part aux échanges et aux débats qui ont lieu et que l’on a pu connaître soi-même notamment l’épineuse question concernant le choix entre la sauce soja ou la sauce sucrée…

Á la simplicité (apparente) de la cuisine proposée répond un dessin dépouillé, faussement simple. Il y a une congruence entre les deux éléments (cuisine et dessin) qui véhicule ainsi une impression trompeuse : sous ses airs de petites histoires nocturnes, Yarô Abe prend le pouls du Japon à travers les différentes figures qui se présentent dans le restaurant. Les frasques de certains font facilement écho à ce que l’on peut trouver dans la presse, ce qui donne une vraisemblance certaine au récit et réduit la distance entre l’œuvre et le lecteur en dessinant un univers finalement assez familier. Et un univers où le lecteur aimerait prendre place pour partager un morceau avec ces personnes.

Pour l’édition française, le Lézard Noir propose, comme d’habitude, un travail soigné avec de jolies couvertures, des pages couleurs au début des volumes, un papier épais, des ouvrages de 300 pages environ aisés à manipuler au moment de la lecture et une traduction de Miyako Slocombe aussi bien mitonnée que les plats du chef de la cantine.

silence
L’image qui résume le mieux le manga ?

Pour les oiseaux de nuit et les autres

Loin d’être un espace de restauration dont la fonction unique serait de remplir l’estomac de ses clients pour maximiser son profit, la Cantine de minuit est une poupée russe qui, au fur et à mesure que l’on découvre son menu, nous propose des personnages, des plats et des histoires qui s’emboîtent les uns dans les autres avec, en son centre, le patron bienveillant de la cantine qui soigne les estomacs et les âmes. La nourriture est un lien reliant des personnes qui, sans cela, ne se parleraient sans doute pas. Alors, serez-vous bientôt client.e de l’établissement ?

 

Copyright

Remerciements les plus sincères à Stéphane Duval du Lézard Noir pour les images agrémentant cet avis.

Publié par

Anvil

Lecteur de manga, manhua, manhwa... visionneur d'animés, films... et de plein d'autres "trucs" car ma curiosité n'a (presque) pas de limites. Je suis touche-à-tout sans être bon à rien. Les avis présents ici n'ont, par conséquent, aucune prétention si ce n'est celle d'offrir un point de vue sur une œuvre qui m'a interpellé. Vous pouvez me retrouver sur Twitter : @Anvil_G ; sur Sens Critique : Anvil et ailleurs... See you Space Cowboy!

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